30.06.2009

Rions un peu (ça faisait longtemps)

Dans notre petit milieu guindé d'universitaires et de chercheurs plus ou moins performants, on n'a pas toujours l'occasion de rire. Entre la préparation du quadriennal du labo, la fusion de nos trois universités en une seule et l'éléboration bancale d'un pseudo plan campus, on commençait tous à s'énerver un peu à force de ne faire que de la paperasse.

Heureusement, une petite blague de bon aloi est venue détendre l'atmosphère quelque peu hyperstatique du labo. Lisez plutôt.

Au début, sur le parking du labo, il y avait juste une place réservée aux personnes handicapées, avec ce petit panneau:

Parking01.JPG

Il faut bien le dire, ce petit panneau, tout le monde s'en tapait un peu la coquille. A peu près tout le monde se garait sur la place en question. Je précise que nous n'avons aucun problème d'espace parking, celui-ci étant surdimensionné par rapport à nos besoins. Il s'agissait donc de fainéantise pure et simple de la part des contrevenants. Depuis, nous avons embauché quelqu'un qui utilise cette place de plein droit, et plus personne ne la prend, ce qui m'a un peu rasuré sur le sens civique de mes collègues.

Un beau jour, il n'y a pas si longtemps, un nouveau panneau a fait son apparition sur le parking:

Parking02.JPG

Eh oui, apparemment, notre directeur, jaloux des prérogatives du collègue ci-dessus, a voulu lui aussi sa pancarte. Si vous regardez bien, vous verrez que le ciment est tout frais. Inutile de vous dire que ça a beaucoup fait jaser; son thésard lui a même dit qu'il faisait "le quadriennal de trop"; je ne commenterai pas davantage.

Ne partez pas encore, ce n'est pas fini.

Ce matin, je passais en vélo devant le parking en question, lorsque j'ai avisé une collègue courbée presque au ras du sol qui examinait le bitume en se tenant les côtes. Au début, j'ai cru qu'elle avait perdu un enjoliveur ou un jeton de caddie de grande surface et je me suis arrêté pour voir ce qu'il en était. Bien m'en a pris, car voici ce que j'ai découvert:

 

Parking03.JPG
Parking04.JPG

Pour ceux qui auraient du mal à voir, la première inscription dit: "Réservé Toto". Mais Toto est un gros nul, car une voiture bien garée peut aisément recouvrir sa mention et lui piquer sa place. Lolotte, elle, a été beaucoup plus intelligente: elle a apposé son inscription à l'extrémité de l'emplacement, si bien que même une voiture très longue ne saurait l'occulter.

Renseignement pris, aucun des deux téméraires qui se sont garés sur ces deux places ne s'appellent Toto ou Lolotte. Ce qui signifie qu'ils ont sciemment usurpé la place de Toto ou Lolotte, sans égard aucun pour la chose écrite. Jusqu'à quel mépris des conventions, des réglements et de la loi irons-nous? Ce soir, retournant cette question dans ma tête, je vais m'endormir en tremblant...

 

 

09.06.2009

Recrutements (suite)

Suite du retour d'expérience et du billet précédent sur le recrutement des enseignants-chercheurs.

Dans son commentaire à ce billet, Roberta dit que les magouilles locales risquent d'être remplacées par des magouilles extérieures. Elle a raison, tout est toujours possible; et d'ailleurs, toute loi, tout règlement et tout système peuvent toujours être contournés. La question est surtout de savoir ce qui sera plus ou moins facile. Le nouveau système a au mopins l'avantage de forcer les locaux à la transparence et d'annoncer la couleur, y compris face au reste du monde... Et il est clair que les arguments que j'ai vus avancés dans ces comités de sélection nouvelle formule ne sont pas vraiment les mêmes que ceux qui s'avançaient dans les commissions de spécialistes. Il y a tout de même moins de place pour les réglements de comptes quand on siège avec la moitié des gens d'autres labos que quand on reste entre soi. Le gros avantage, c'est que les pauvres candidats maîtres de conf ne font pas les frais de querelles qui ne les concernent pas et qui leur sont totalement étrangères.

Aisling mentionne la contrainte lourde sur la composition des comités. C'est vrai. J'ai effectivement vu des cas où on était passés "juste", pour cause d'incompatibilité d'emplois du temps, de décès familial inopiné, etc. Dans le cas de mon propre comité (un cas d'école sans doute), j'ai eu droit à absolument tout: interventions du CS, puis du CA, pour imposer de changer à chaque fois un membre (je faisais les frais d'un règlement de compte, non pas entre personnes, mais entre 2 labos); défections de dernière minute des membres en question... Je n'avais pas encore ouvert un seul dossier de candidats que j'avais déjà passé 60 heures en manipulation d'agendas, feuilles Excel, etc.

En pratique, si l'on veut minimiser les ennuis causés par le désistement d'experts extérieurs les précautions les plus utiles à prendre sont:

  •  d'avoir dans son comité plus de la moitié des membres qui viennent de l'extérieur. Car si on a égalité stricte, dès qu'un membre extérieur "saute", un local "saute" aussi! Si l'on a davantage de membres extérieurs, si l'un d'eux ne peut pas venir, ça n'ampute le comité que d'un membre.
  • S'y prendre très longtemps à l'avance, pour "bloquer" les extérieurs avant qu'ils ne soient pris par leurs propres comités locaux. Dans mon cas d'école, nous nous y somme pris très en retard, simplement à cause de nos propres CS et CA. Ils ont tellement tardé à nous autoriser à convoquer les extérieurs que quand nous avons enfin eu la permission, leur agenda était déjà plein!
  • Pouvoir compter sur son administration. Dix jours avant ma première réunion, je n'avais toujours pas l'autorisation d'envoyer les convocations aux membres. En effet, le CA de l'université n'avait pas réfléchi que, pour inviter des extérieurs à siéger chez nous, il fallait leur faire un ordre de mission, et par la même occasion prendre en charge leur déplacement. J'avais envoyé un message en ce sens au vice-président de mon pôle formation-recherche. Je dois être une sous-merde dans sa hiérachie morale, car je n'ai jamais eu de réponse. Lorsque le CA nous a autorisés à émettre les ordres de mission (1 semaine avant la 1ère réunion), nous nous sommes fait souffler dans les bronches par le service des missions car nous nous y prenions trop tard!

Sur le plan pratique, je ne suis pas trop inquiet sur l'objectivité de ces commissions. Je le suis par contre sur la possibilité matérielle et administrative de les organiser. Comme un peu partout, la tendance actuelle est de repousser les responsabilités et les ennuis vers le bas de l'échelle, tout en édictant des règlements de plus en plus contraignants. Si les choses continuent à ce rythme, les comités de sélection vont ressembler aux élections européennes: plus personne ne va vouloir participer!

05.06.2009

Recrutements MCF, PR etc: rions un peu

Comme chaque année, un peu plus tard que les années précédentes pour cause de nouveau mode de recrutement nous achevons les recrutements des MCF et PR. Il y a des chances pour que ce soit la dernière campagne à l'échelle  purement nationale, puisque normalement nous devrions désormais pouvoir nous mettre à recruter au fil de l'eau.

Pour avoir participé à un comité et en avoir présidé un autre, je dois bien reconnaître que la procédure est bien plus "propre" et transparente que celle des commissions de spécialistes. L'obligation des 50% minimum d'experts extérieurs permet visiblement de bien limiter les petits arrangements locaux, et c'est tant mieux.

Remarquez, je dis ça, je ne sais pas encore ce que le CA de l'université va faire de mon classement... Ceci dit, si les CA commencent à modifier les classements, à mon avis l'année prochaine ils ne trouveront personne pour accepter de présider ces comités. En effet, en faisant le compte de mes heures, je m'aperçois que présider ce comité m'a pris 95 heures. Et je ne compte pas le temps de tous les autres membres! Au bas mot, le recrutement d'un PR ou MCF doit revenir à 300 heures d'enseignant-chercheur. Donc une fourchette de 25 à 40 milliers d'euros selon le nombre, le grade et l'échelon des membres du comité... A ce tarif, on a intérêt à ne pas se tromper.

Pour détendre l'atmosphère, je juge savoureux de vous livrer une anecdote.

Acte 1

  • Scène 1. Il y a un an, certain céphalopode (ainsi surnommé car il a des tentacules à peu près dans toutes les antichambres de la fac) se présente au poste de prof dont le profil a été défini exprès pour lui. Enfin non, je déforme: le poste n'était pas défini pour lui, mais le céphalopode a obtenu que le profil soit modifié pour qu'il puisse candidater.
  • Scène 2. Le céphalopode se présente au concours de PR. Il le remporte, alors que d'autres MCF avec le même CV mais avec 15 ans de moins sont classés derrière.
  • Scène 3. Dans le même temps, le céphalopode siège dans la commission d'audition que je préside et tente de m'empêcher de recruter un MCF sous prétexte que je veux faire "un recrutement local" (le candidat n'avait pas fait sa thèse dans notre labo mais était arrivé entre temps sur un poste d'ATER). Le MCF avait pourtant le meilleur dossier.

Acte 2

  • Scène 1. Cette année, excédé par le taux de promotions PR attribuées à des candidats locaux, notre pôle formation recherche se venge en convertissant un de nos postes MCF de la section 60 à la section 60/36. Je vous passe les tracas de dernière minute pour le président du comité de sélection (bibi): changements de composition du comité imposé à la dernière minute par le CA pour cause de réglements de comptes entre labos rivaux, etc.
  • Scène 2. Dans le même temps, le céphalopode préside un comité de sélection sur un poste de PR.
  • scène 3. Sur mon poste MCF, je recrute un candidat extérieur.
  • Scène 4. Sur son poste PR, le céphalopode recrute un candidat local. Motif invoqué par le même céphalopode: "Il avait le même CV que les autres mais avec 10 ans de moins."

Moralité. Comparez la séquence "Acte 1, scène 3 - Acte 2 scène 3" et la séquence "Acte 2 scènes 1/2 - Acte 2 scène 4". La conclusion de l'affaire, c'est que j'en connais quelques-uns qui ont eu de la chance de passer PR à l'époque où c'était encore possible; car prenez les mêmes avec le nouveau mode de recrutement, je ne suis pas certain que ça le fasse encore...

Le seul problème étant que les céphalopodes en question n'ont pas conscience de cela, car dans leur optique, le poste qu'ils ont eu naguère "leur était dû". Comment imaginer dans ce contexte qu'il leur échappât?

11.05.2009

Emploi du temps encore

Puisque les Nains nous accusent d'être des Jean-foutres improductifs et ringards (nous = les chercheurs, universitaires, et autres engenaces apparentées), mais que par ailleurs ils passent leur temps à la télé pour soi-disant communiquer sur ceci et cela, il importe de se mettre au diapason et de fournir, en images plutôt qu'en phrases, la justification de notre travail; puisque aussi bien il est connu que le bon peuple préfère les images en couleurs aux caractères d'imprimerie.

Voici donc, sous forme de camemberts et d'empilement de cubes pour gamins de maternelle, l'illustration du propos que je vous tenais dans les billets précédents.

  • En Figure 1, la répartition de mes activités pour la période août-décembre 2008et pour janvier-début mai 2009.
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Figure 1. Pointage pour Août-décembre 2008 (1062h) et janvier-début mai 2009 (794h).

 

  • En Figure 2, l'évolution sur 2009 des mêmes rubriques d'activité.

 

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Figure 2. Pointage par mois pour Janvier-(début) mai 2009. Volume: 794h. Ordonnées en heures.

Quelles conclusions tirer de ces graphiques?

  • Sur les 3 dernier mois, la proportion de travail administratif a explosé. Elle passe de 15% pour août-déc. 2008 à 31% pour 2009 (et encore, il y a le mois de janvier pour équilibrer!) La raison de cette inflation?
    • la mise en place de comités de sélection pour les postes de MCF et de PR au recrutement cette année;
    • la préparation du quadriennal du labo, qui va nous bouffer notre temps jusque mi-juin au moins.
  • Bien entendu, l'administratif prévaut sur tout le reste. En effet, nos chefs découvrent souvent les nouveaux réglements en même temps que nous, quand ce n'est pas après. Il faut laisser tomber tout ce que l'on fait pour répondre à la dernière urgence en date - et la réponse est extrêmement coûteuse en énergie et en temps.
  • Les grands perdants? La recherche, bien entendu, et les projets et contrats (je dois un développement à un bureau d'études depuis presque 1 mois!) On peut nous bassiner avec la nécessité de renforcer les liens avec l'industrie, il se trouve tout simplement que quand nous avons un contrat, nous ne sommes même pas en mesure de l'honorer!
  • Heureusement, l'ensiegnement est la seule activité qui demeure incompressible et prime sur l'administratif (en tout cas, en ce qui me concerne!). Il y a au moins ça pour nous sauver!

Alors, si j'avais une demande à faire pour booster ma recherche (et encore: entre 3 et 5 publis de rang A par an, ce qui fait de moi un enseignant-chercheur plutôt bien coté par rapport à la moyenne, donc je ne peux pas me plaindre), ça ne serait certainement pas encore plus d'AERES, encore plus d'appels d'offres et encore plus de règlements compliqués!

Une seule revendication en ce qui me concerne à l'adresse de mes ministères de tutelle: moins de connerie, merci!

 

05.05.2009

Emploi du temps d'avril

A l'heure où les Nains trouvent que les enseignants-chercheurs sont de gros nuls improductifs, il apparaît juste d'abonder dans leur sens en offrant à la cointemplation publique la nature des activités d'un prof d'université récemment promu (bientôt 2 ans... Ou comme disait une célèbre marionnette en latex: "Putain... deux ans!").

Au menu donc pour le mois d'avril 2009:

Total travaillé: 199,5 h, dont production: 124,5 h qui se décomposent comme suit:

  • Enseignement: 48h, dont:
    • présentiel: 20,25 h
    • préparation & correction: 27,75 h
  • Projets & contrats: 2h
  • Recherche: 74,5 h, dont:
    • 27,5 h  d'encadrement (thèses)
    • 45,5 h de production perso (chapitres de bouquin dont je vois, enfin, le bout!)
    • 1,5 h d'activités éditoriales (je suis désormais éditeur associé d'un journal)

Heures non productives (administratif): 75h, dont

  • Gestion quotidienne: 30,5 h (courrier, paperasserie diverse, etc.)
  • Gestion labo: 7 h (je fais partie de l'équipe de direction + du conseil scientifique + de l'équipe communication de mon labo)
  • Administration des enseignements: 3 h
  • Recrutement du prochain maître de conf: 34,5 h(je suis malheureusement président du comité de sélection!)
    • dont 24,5 h passées à l'organisation matérielle et adminsitrative du concours (avec la nouvelle loi, les procéduriers devraient être satisfaits; ou alors, il leur faut une machine à voyager dans le temps qui les transporte à l'époque de la bureaucratie soviétique);
    • 10 h seulement à examiner les dossiers des candidats et à auditionner en séminaire de recherche ceux qui ont proposé de passer au labo.

Au vu du dernier point, on pourrait effectivement nous reprocher notre légèreté vis-à-vis du recrutement des enseignants-chercheurs (mine de rien, il s'agit quand même d'embaucher quelqu'un pour, allez, 45 ans...) Je suis assez d'accord. Il s'est tout simplement produit que notre université découvrait avec nous (et parfois après) le nouveau règlement, qu'elle a multiplié les réunions inutiles et contradictoires, envoyé des formulaires erronés qu'il a fallu remplir malgré tout pour ensuite devoir remplir les formulaires corrects, demandé des modifications injustifiées des comités de sélection (la plupart du temps inutiles, car les membres que notre CA a imposés ne pouvaient en définitive pas assister aux réunions...), et qu'à force de répondre aux emails comminatoires et aux injonctions diverses, nous n'avions plus le temps de faire le vrai boulot.

Bref, j'attends avec impatience le moment où la machine va finir par s'effondrer sous son propre poids.

Le seul problème, c'est que quand elle tombera, nous serons probablement en dessous!

 

01.04.2009

Emploi du temps de mars

En ces époques troublées où les Nains nous traitent de nazes, il est bon de faire un retour sur soi et de voir à quoi l'on a gaspillé son temps de fonctionnaire. Inventaire des tâches pour la période du 1er au 31 mars. Histoire que les vrais gens sachent si on est payés à rien faire ou quoi.

Total des heures: 193. Dont:

  • 112,25 h de production:
    • 54,75h d'enseignement:
      • 20,5h de préparation
      • 34,25h de présentiel
    • 45,5h de recherche
      • 7h d'encadrement de thèse
      • 8h de recherche véritable (du vrai travail d'investigation et de réflexion)
      • 26,5 h  d'écriture d'un chapitre de bouquin dont j'espère être bientôt débarrassé
    • 11,5 h de projets : prestation de développement pour une boîte privée
  • 80,75 h de non-production, dont:
    • 32,5h d'administration de la recherche (réunions de préparation pour le prochain quadriennal du labo, commission communication, etc.)
    • 27,5h d'administration des enseignements (je vous avais bien dit que j'allais devenir responsable des études de mon département et que ça serait une autre chanson...)
    • 16,75h sur la constitution du comité d'esperts pour le recrutement du futur MCF que nous embauchons cette année... Je savais qu'avec la nouvelle loi ce ce serait le boxon, je n'ai pas été déçu.
    • 4h de quartier libre (il a fallu queje fasse quelques démarches perso).

Bien entendu, je ne compte pas la pause de midi, pas plus que le temps que je passe sur ce blog.

Avec une moyenne de 44h par semaine, je m'estime heureux, le mois a été moins terrible que prévu. Bien sûr, j'ai un secret: pour pouvoir travailler sur ce bouquin de la façon la plus efficace possible, depuis 3 semaines je commence une journée de travail sur deux à 6h du matin. Je ne blague pas, c'est vrai. Essayez, ça marche!

27.03.2009

Aire d'un triangle (4) - précisions

La série de billets dont l'aire d'un triangle était le prétexte a eu un succès pour le moins inattendu [Billet 1, Billet 2, Billet 3].

Tout le monde n'était pas d'accord, et on pouvait s'y attendre dès le départ. C'est aussi assez amusant de constater que l'opinion qu'ont les gens de cette question n'est pas nécessairement uniquement fonction de leur domaine d'activité (Mathieu P, Emmeline ou OS, Eric C, N. Holzchuch ou b. n'ont pas forcément les réponses que les stéréotypes tendraient à leur attribuer).

En tout cas, on s'est bien marrés, et avec un total de 38 commentaires (pour l'instant), je pense que c'est la série de billets qui a eu le plus de succès sur ce blog.

J'en profite pour signaler qu'un échange amorcé sur le Billet 3 s'est un peu déplacé sur le Billet 2. La discussion a également été reprise par Eric C sur son blog, que je vous invite à aller consulter, car il pose in fine une question intéressante.

23.03.2009

Aire d'un triangle (3)

Le billet précédent provoque le débat. C'est tant mieux, c'est surtout pour ce genre de chose que je maintiens ce blog (enfin, j'essaie).

Eric C. conteste: "Bien sûr qu'elle est révolue, l'ère des mécaniciens ayant tous un vrai sens physique, maitrisant leur RDM sur le bout des doigts, spécialistes de l'analyse dimensionnelle. Mais il est également possible d'être un ingénieur tout à fait honnête même si on est un peu faché avec le calcul mental, et même si on ne connait pas de tête l'aire d'un triangle. J'en connais plein :)"

Moi aussi, j'en connais plein. Ils sont honnêtes, sans aucun doute. Mais certainement pas compétents. Et je ne peux absolument pas être d'accord avec vous, pour un certain nombre de raisons. En voici quelques exemples, mais on peut en trouver tellement d'autres.

  • Si vos amis ne savent pas calculer l'aire d'un triangle, ils ignorent a fortiori celle du trapèze; par conséquent, lorsqu'on leur présente par exemple une courbe décrivant l'évolution mensuelle ou hebomadaire des dépenses sur leur projet, il y a de grandes chances qu'ils soient infoutus d'en déduire le total des dépenses, puisque ça demande de pouvoir estimer grosso modo une intégrale...
  • Mon expérience me le prouve tous les jours, l'ignorance de la surface du triangle va de pair avec l'incapacité à appliquer une interpolation linéaire. Remarquez, c'est normal, ça fait appel à des notions que, tout comme les surfaces élémentaires, on voit et revoit au niveau de la 5ème-4ème. Je le constate, ce sont ces notions que les élèves-ingénieurs peinent le plus à se rappeler, car elles datent de trop longtemps (8 ans, c'est trop!) En pratique, ça veut dire que les gens ne sont plus capables de faire une règle de trois.

Vous me direz: "mais ce n'est pas grave, pour faire ça on a des logiciels et des calculatrices." Bon, c'est vrai. Mais outre le fait que ça me paraît déshonorant de devoir prendre une calculette ou d'ouvrir Excel pour diviser un nombre par 10 (à 40 ans, j'ai gagné le droit d'être un vieux con), cette inaptitude aux tâches de base a en pratique des conséquences intéressantes.

  • Conséquences techniques: si on a mal rentré ses valeurs, ou si pour une raison ou pour une autre le logiciel de calcul a foiré, les gens sont incapables de s'en apercevoir, puisqu'ils n'ont plus de notions d'ordres de grandeur ni de sens physique de base.
  • Conséquences sur la gestion de projet: dans une réunion où il va falloir estimer rapidement le coût d'une tâche pour pouvoir prendre une décision, on se sépare de plus en plus souvent sans avoir pris aucune décision, la conclusion la plus fréquente devenant: "Bon, alors on fait une estimation et on se revoit dans une semaine pour décider...". Tout ça parce qu'on n'est pas capable de faire sur un bout de papier la multiplication du prix de revient horaire par le nombre d'heures...

Donc je suis désolé de vous le dire, je ne peux absolument pas être d'accord avec vous. Pour moi il est essentiel que mes étudiants sachent la surface d'un triangle, pour plein de raisons. Déjà parce que je veux qu'ils soient capables d'estimer en 30 secondes la vitesse de propagation d'une onde de crue, au lieu d'y passer une demi-heure parce que ça fait appel à une règle de trois; parce que je tiens à ce qu'ils sachent que la force de poussée de l'eau sur une porte d'écluse est proportionnelle au carré de la profondeur; parce que je pense important qu'ils comprennent que l'on ne peut pas décider de construire un barrage voûte de 1000 mètres de haut, vu que la poussée de la flotte sur un barrage triangulaire croît comme le cube de la hauteur...

Juste histoire qu'un jour, on n'ait pas un abruti qui se pointe en disant qu'un mur de béton de 3 cm d'épaisseur va suffire à endiguer une rivière sur 5 m de hauteur... Mais peut-être cela paraîtra-t-il du détail à certains?

Pour autant vraie qu'elle soit, en tout cas dans le contexte et le marché actuels du travail, votre remarque est extrêmement inquiétante, en ce sens qu'elle prouve une chose -en fait, plusieurs:

  • la première, c'est que ce sont les gestionnaires qui ont pris le pouvoir absolument partout dans la société;
  • du coup, la question de la qualité du travail, du service rendu, de la fiabilité du produit, etc., deviennent secondaires. Pur un gestionnaire pur, il n'est intéressant de faire bien son boulot que si ça permet d'engranger du pognon. Dans le cas contraire, ça ne vaut pas le coup;
  • donc forcément, la connaissance et la compétence réelle deviennent accessoires, voire nuisibles, car elles sont perçues comme un frein (à la prise de décision, à l'acceptation aveugle des consignes venues d'en haut, etc.);
  • le véritable produit de tout ceci est un conformisme et une uniformité désespérante des attitudes mentales. et, souvent, la paralysie  et une disparition totale de toute créativité. En général, le premier souci d'un chef c'est d'éviter les emmerdes. Donc si tout le monde est pareil et rentre dans les mêmes petites cases, si personne ne contredit jamais les décisions des chefs du chef, le chef est content. Donc soyez tous pareils, ne venez pas faire chier dans une réunion parce que vous aurez été capables de faire de tête le petit calcul qui prouve que ce que la direction veut vous imposer est totalement débile;
  • l'autre conséquence est la dévalorisation totale du travail - dans le sens travail productif. Cela ne date pas d'aujourd'hui, mais on en voit aujourd'hui le résultat: la merde actuelle est tout de même provoquée pour une grande part par des types qui ont fait le pari que la valeur d'une boîte ne se mesure ni à son chiffre d'affaires, ni à la compétence de ses salariés, mais au cours en bourse de ses actions... Au sujet de la perte de sens du travail, visiblement très mal vécu par les cadres, je vous renvoie à cet article sur Rue89.
  • enfin, ne croyez pas que cette critique ne vise que le secteur privé. Je le vois tous les jours dans ma fac, les gestionnaires et les bureaucrates sont partout. Certains l'ont compris et en font un outil de carrière; d'autres l'ont compris mais ont leur fierté et refusent de se plier à la connerie (pourquoi êtes-vous venus lire ce blog?); d'autres enfin n'ont rien compris  ou n'osent pas et finissent par se sentir coupables parce qu'ils n'arrivent plus à remplir les objectifs débiles venus d'en haut...

L'autre chose que votre remarque indique, c'est que les entreprises confondent sans doute ingénieur et cadre; et qu'elles ne sont pas les seules. Un ingénieur est une cadre, certes, mais un cadre avec une mission particulière: celle de calculer, de concevoir, et de décider en connaissance technique de cause. Si votre boîte n'a pas besoin de ça, elle n'a peut-être pas besoin d'un ingénieur: peut-être qu'un technico-commercial lui suffirait, ou un diplômé d'une école de commerce. Qu'un commercial ne sache pas faire une règle de trois, ni calculer la surface d'un triangle, à la limite ça vaut mieux pour lui: s'il était conscient de la nullité des arguments qu'il déploie pour vendre sa daube, sans doute ne vendrait-il plus rien et il faudrait le virer.

Par contre, ingénieur, c'est un autre métier. Enfin, j'espère que ça l'est encore, et j'espère que le travail est encore utile dans notre société. Mais peut-être suis-je définitivement devenu un vieux con (trop tard!!!) ?

16.03.2009

Petit blocage

Si je trouve le temps d'écrire ce petit billet aujourd'hui, c'est tout simplement que mes 4h30 de cours et de TD prévues pour la journée ont sauté.

Ca a commencé par une foule nombreuse massée devant le portail de la fac à 7h ce matin (je suis un lève-tôt). Exceptionnellement, il ne s'agissait pas des étudiants mais des personnels de la fac.

Même l'accès au labo était barré; heureusement, quelqu'un avait amené des cisailles et a fait sauter le cadenas d'un coup d'avant-bras expérimentés. Demain, j'ai normalement 1h et demie de cours (de 8h à 9h30); je pense que celles-ci vont sauter aussi...

S'il n'y avait que cela, ça ne serait pas trop pénible: même si les emplois du temps sont déjà bien pleins, on s'arrangera pour rattraper d'une manière ou d'une autre le retard pris. Là où c'est plus pénible, c'est que nous avions normalement demain ce que nous appelons un "grand jury". C'est le jury d'école où, pour chacune des 6 filières d'ingnéieurs, nous validons (ou invalidons) les modules et les semestres des étudiants.

A la rigueur, que l'on me fasse sauter mes cours, même si c'est un peu pénible, j'arriverai à faire avec. Par contre, annuler le jury d'école, c'est franchement crétin. Un grand nombre (plus de 50% en fait) de nos étudiants demandent à faire leur 3ème année à l'étranger; pour pouvoir boucler leurs dossiers de candidature, ils sont très souvent besoin que leur semestre soit validé. Ce qui veut dire qu'en faisant grève et en bloquant les campus, leurs enseignants (qui ont déjà un emploi garanti à vie, rappelons-le, et au pire une progression de carrière automatique garantie), tout en ne se pénalisant pas beaucoup eux-mêmes, pénalisent leurs étudiants dont 1) la carrière n'est pas du tout assurée, 2) qui n'y sont pour rien.

Vous allez vous dire: qu'est-ce qu'il nous gonfle, celui-là, alors qu'il ne sait même pas si son jury va être annulé ou pas?

Disons que je fais ça "en prévision"; au nom du principe de précaution, quoi.

12.03.2009

Aire d'un triangle (2)

Tout vient à point à qui sait attendre, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se remplit, mieux vaut tard que jamais et un bon chien vaut mieux que deux plus gros rats... A enfiler les proverbes et dictons populaires, on en oublierait les succès de notre beau système éducatif.

En ces temps troublés, il est bon de rappeler les succès en question. Jugez plutôt...

Pour la troisième fois en deux semaines, j'ai demandé, en contrôle continu, la formule de la célérité des ondes de surface dans un canal triangulaire. Cette formule implique de savoir calculer la surface d'un triangle.

  • Il y a 2 semaines: 41% de formules correctes.
  • Il y a 1 semaine: 76% de formules correctes.
  • Cette semaine: 100% de formules correctes.

Il a donc fallu seulement 2 semaines à mes Bac+4 d'étudiants ingénieurs - en ayant été prévenus à l'avance - pour réapprendre sans faute la formule de la surface d'un triangle. On est en progrès. Et je me fais l'effet d'être un sacrément bon enseignant...

Vous êtes déçus? Pas de panique. J'ai aussi demandé la formule d'interpolation linéaire entre deux points. Là, heureusement, le score est encore de 30% de mauvaises réponses. Vous voyez que les enseignants vont encore servir à quelque chose...

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