30.06.2008
Marchés = gros nuls (suite)
Je savais que ce billet sur le libéralisme n'allait pas faire que des heureux. Comme mon but dans la vie n'est pas de plaire au plus grand nombre, je m'y attendais un peu... J'espérais à vrai dire des réactions, et elles n'ont pas tardé. Mathieu P., qui avait par ailleurs contribué à l'échange sur les 4x4 (ceux-là aussi, il va falloir que j'y revienne, car il y a eu d'autres réponses depuis), a posté le texte cité ci-dessous en italiques. Comme je serais attristé que l'on me comprenne mal, son texte mérite une réponse détaillée point par point - que voici.
"C'est étrange comme en France, le mot libéralisme a l'air de faire partir en vrille même les gens les plus intelligents."
Si c'est un compliment, merci. D'un autre côté, je décèle une petite déception... Dieu sait que je suis loin d'être satisfait de la mentalité française, à laquelle je prête de nombreux défauts, notamment l'étroitesse de vues et une certaine idée de sa propre valeur... Mais, même si cette mentalité me paraît par de nombreux aspects imparfaite, je lui prête une très grande qualité: contrairement à ce qui se passe dans de nombreux autres pays, le Français n'a pas peur de l'anti-conformisme; s'il râle souvent sans raison ou en avançant des arguments biaisés, il est également beaucoup moins enclin à admettre sans preuve les arguments tout faits que l'on lui présente à la télé ou dans les magazines, en particulier pour tout ce qui touche aux aspects sociaux et économiques - surtout quand il fait partie de ceux qui se font enfler.
En l'occurrence, la présentation en trois points de la situation est d'une part grossièrement fausse (l'économie de la seconde révolution industrielle a été bâtie sur le pétrole *avant* qu'on prenne conscience que la ressource était dramatiquement limitée, et non après ainsi que le laisse entendre cette présentation)"
Que Mathieu me permette d'être en total désaccord avec son argumentation, pour les raisons suivantes.
- Premièrement, la première ressource énergétique de la révolution industrielle n'est pas le pétrole, mais le charbon. Encore une ressource fossile, d'ailleurs. Le pétrole n'est arrivé qu'après le charbon, et même longtemps après. Je conseille à Mathieu la lecture du petit livre très intéressant L'histoire secrète du plomb. On y apprend notamment qu'avant la "géniale" trouvaille de l'utilisation du plomb en tant qu'anti-détonnant, le pétrole était un carburant ma foi assez capricieux, car un peu trop explosif, ce qui faisait que l'on n'aimait pas trop l'utiliser dans les moteurs. Jusque dans les années 1930, de nombreuses automobiles - notamment aux States - possédaient un commutateur qui leur permettait de faire fonctionner le moteur, au choix au pétrole, ou à d'autres carburants tels que les alcools végétaux.
- Mais à la rigueur, cet argument n'est qu'un détail. Quand je parle de bâtir toute une économie sur le pétrole, je me réfère surtout à l'aveuglement des 50 dernières années. J'invite ainsi le lecteur à se rendre sur le site de toute bonne compagnie pétrolière qui se respecte (Ex., le site de BP, www.bp.com). Comme désormais, la mode est à la transparence et que les pétroliers veulent la jouer "communicationnellement correct" vis-à-vis des écolos, ils mettent en ligne plein de données. On peut ainsi télécharger à la page "Reports and Publications" de BP un certain nombre de feuilles Excel sur l'évolution de la demande énergétique depuis plus de 40 ans. J'ai tiré de ces feuilles Excel les graphiques ci-dessous.
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- Le graphique de gauche présente l'évolution de la consommation depuis le milieu des années 60, le graphique du milieu illustre l'évolution du volume de réserves connues depuis 1980. Le triosième graphique est une synthèse des deux premiers: en divisant le volume de réserves par la consommation annuelle, on obtient l'autonomie énergétique mondiale, c'est-à-dire la durée qu'il nous reste avant que les réserves connues soient épuisées - en supposant que nous continuions de consommer au même rythme. Que nous disent ces graphiques?
- La première chose, c'est que l'on peut s'estimer heureux qu'il y ait eu deux chocs pétroliers dans les années 1970. Si la dérivée de la courbe de gauche était restée identique à ce qu'elle était dans les années 1960, la consommation annuelle de pétrole en serait probablement à 50 ou 60 milliards de barils de pétrole de nos jours, contre une trentaine en réalité.
- L'autonomie énergétique est actuellement estimée à une quarantaine d'années, contre une trentaine au début des années 1980. L'accroissement de l'autonomie provient de la découverte de gros gisements à la fin des années 1980 (cf. graphique du milieu). Si l'on avait continué à consommer selon la tendance des années 1960 et 1970, cette autonomie ne serait plus aujourd'hui que de 20 ans.
- Quoi qu'il en soit, 30 ou 40 ans d'autonomie, c'est la borne supérieure de l'intervalle. Pourquoi? Tout simplement parce que lorsque BP affiche le volume total des réserves disponibles, la compagnie ne mentionne pas à quel coût d'extraction. Si, sur les 1200 milliards de barils disponibles actuellement, seulement 600 ou 800 sont extractibles à des coûts économiquement viables (c'est-à-dire que les coûts d'extraction restent suffisammment faibles pour que celle-ci vaille la peine d'être réalisée), l'autonomie chute à 25 ou même 20 ans...
- Face à ce genre de considération, l'argument standard du partisan de la théorie des marchés est que, le prix du pétrole augmentant avec sa rareté, la production et la consommation s'auto-réguleront d'elles-mêmes. Certes, cela est vrai, je ne le conteste pas. Mais que les marchés soient capables d'ajuster le coût d'une ressource en fonction de la demande et des capacités de production n'a rien d'une nouveauté, c'est même une tautologie, puisque c'est comme ça que les marchés fonctionnent. Ca n'implique en rien que les marchés aient raison de le faire, ou même que c'est une bonne chose qu'ils le fassent - mais j'y reviens plus loin.
- Revenons au pétrole: depuis deux à trois ans, le monde entier semble se réveiller et découvrir soudain sa rareté . Alors là, je dis halte aux bobards. Que l'on cesse de nous prendre pour des crétins, et surtout que l'on ne prétende pas que le problème du caractère périssable de la civilisation du pétrole date d'aujourd'hui, puisque l'on pouvait déjà l'inférer des chiffres d'il y a 30 ou peut-être même 40 ans. En gros, cela fait 30 ou 40 ans que l'industrie du pétrole - et avec elle une bonne partie de l'économie occidentale - vit dans la plus grande insouciance, avec un avenir estimé à 30 ou 40 ans. N'oublions pas que, depuis les années 1970 et 1980, pour ne citer que le cas de la France, les politiques vont délibérément dans le sens d'un affaiblissement des services publics de transport en commun tels que le rail (qu'ils soient de passagers ou de marchandises), pour favoriser le transport routier individuel - particulièrement énergivore - au détriment du rail ou du fluvial.
- Donc oui, je maintiens, la récente prise de conscience des financiers de la finitude de l'économie du pétrole ne peut qu'éveiller un sentiment de compassion apitoyée que l'on ressent face à une stupidité sans fond.
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"mais aussi un non-sequitur avec l'argument qu'elle prétend réfuter. Ce dernier est en effet de souligner que l'adaptation au pétrole cher est déjà en cours, ce que contestait le billet auquel de répondait (qui postulait, à tort, une augmentation des ventes de SUV, alors qu'elle sont en diminution)."
Je conteste, sur quatre fronts:
- dans le billet original sur les 4x4, je plaisantais sur le fait que les marchés ne fonctionnaient pas, car la connerie, qui coûte portant très cher, est reste un des biens que les gens s'arrachent au prix fort. Que ce genre de boutade ne soit pas du goût de tout le monde, je le conçois aisément... Mais ça vous arrive de plaisanter de temps en temps?
- plus sérieusement, le fait que "l'adaptation [soit] déjà en cours" ne change rien au fait que (1) cette adaptation est extrêmement récente, tout en (2) faisant suite à, combien? 10 ans, 15 ans d'augmentation continuelle des ventes de 4x4, alors que (3) la finitude du pétrole est un fait acquis depuis plus de 30 ans. Alors, vous m'excuserez, mais en fait d'adaptation, la loi du marché n'a vraiment pas de leçon à donner;
- selon certains (et pas des moindres, Joseph Stiglitz vous excuserez la référence!) cette augmentation intervient pour des raisons tout à fait extérieures aux préoccupations environnementales [Ref 1]. Si les marchés sont arrivés à un effet bénéfique pour l'environnement et pour l'avenir de l'humanité, c'est tout à fait par accident;
- enfin, il ne faut pas oublier que l'augmentation du prix du pétrole a pour conséquence une spéculation accrue sur les biocraburants, donc sur l'agroalimentaire, avec pour conséquences des problèmes de production autocthone dont se passeraient bien un certain nombre de pays les plus pauvres. On a donc seulement remplacé un problème par un autre, qui n'est pas moins grave.
" Après, il est certes possible de s'interroger sur la vitesse de réaction du marché par rapport à ce qui serait idéal du point de vue de toutes les générations concernées. "
C'est bien, ça, de penser qu'on pourrait s'interroger. Pourquoi ne pas le faire, alors? Trois choses me gênent beaucoup dans les raisonnements des partisans de la logique de marché:
- la première, c'est que ces gens s'amusent souvent à faire des bilans sur des systèmes "ouverts", c'est-à-dire qu'ils ne comptabilisent pas toutes les entrées et toutes les sorties; ce qui leur permet ensuite de tenir des raisonnements en mettant en avant les arguments qui les arragent et en oubliant les autres. Ainsi, quand le système boursier et la stupidité associés amènent les banques à faire des profits en spéculant honteusement sur des produits financiers aberrants, ça ne pose de problème à personne, le pognon rentre et va nourrir les actionnaires. Mais quand tout commence à se planter (Ex. subprimes, bulle Internet et autres amusements du même genre), ce sont les Etats qui, tétanisés par la peur de la récession massive, mettent la main à la poche pour soutenir les banques défaillantes. Autrement dit, bénéfices pour le spéculateur, dettes pour le contribuable. Avec de tels dispositifs pour pomper le pognon, on serait vraiment un pauvre couillon de ne pas spéculer!
- quand par hasard le marché arrive à faire quelque chose de bien, ce n'est pas pour des raisons structurelles, et encore moins morales. Ainsi, la hausse du prix du pétrole au sujet de laquelle nous sommes en désaccord n'intervient pas parce qu'il est souhaitable que l'économie mondiale apprenne à se passer du pétrole; elle n'intervient pas parce que les marchés sont visionnaires et qu'ils ont compris que tout cela aurait une fin: elle intervient de façon mécanique, parce que la ressource commence à manquer (ou du moins , la ressource bon marché). Et elle intervient peut-être trop tard, car avec tout le CO2 que l'économie du pétrole nous a amenés à rejeter dans l'atmosphère, on a peut-être déjà programmé une hausse moyenne de 5 degrés sur la température du globe pour les générations futures. Mais, reconnaissez-le, si l'on découvrait soudain un gisement pétrolifère énorme qui ferait tripler l'autonomie énergétique de l'humanité, les prix baisseraient à nouveau et on serait repartis pour 50 ans, avec des émissions de CO2 à la hausse.
- la troisième chose - et la plus grave à mon sens - c'est que les obsédés de l'économie théorique ont tendance à considérer le marché et les processus financiers comme des fins en soi, en oubliant que derrière les chiffres du CAC 40, du Dow Jones et les indices de chômage, il y a des gens. La croissance, le taux d'endettement, tout ça c'est bien joli, mais lorque l'on convertit cela en réalité humaine, ce n'est plus la même musique. Votre phrase m'évoque la question suivante: supposons que je vous dise: "ce serait bien qu'il y ait une rupture de barrage sur une zone urbanisée. Comme ça, on pourrait faire des mesures et ça me permettrait de valider mes techniques de simulation numérique"; qu'en penseriez-vous? Certes, une telle expérience ferait peut-être de moi un scientifique renommé, mais également un crétin fini. Même si vous ne connaissez rien à la mécanique des fluides et que vous n'avez aucune idée de ce que peut être un schéma aux volumes finis à capture de choc, vous auriez le droit de me dire que je suis un nase. Et vous auriez raison. Votre "interrogation possible" sur la vitesse de réaction des marchés me navre autant que pourrait vous navrer l'hypothétique expérience ci-dessus.
" Je dois dire que je regrette beaucoup de lire sur ce blog que j'apprécie un anti-économisme aussi primaire. "
Encore une fois, vous m'avez mal lu. Je ne suis certes pas un expert en économie, je ne prétends pas tout y comprendre. Il n'empêche que j'ai lu quelques petites choses - dont le savoureux Les trous noirs de la science économique, de Jacques Sapir; ou quelques bouquins de Joseph Stiglitz (Ca doit vous dire quelque chose, non?) et que je me suis forgé une petite idée du problème. Pour résumer, mon opinion tient en deux points:
- l'économie de marché peut - mais elle n'est peut-être pas le seul instrument possible pour cela - être un instrument d'optimisation très efficace. Cependant, en raison de son mode de fonctionnement et de sa logique intrinsèque, elle ne peut rester qu'un outil d'optimisation locale. En effet, entre autres choses, elle ignore délibérément, dans ses bilans, les coûts sociaux produits par ses avatars, ces coûts étant le plus souvent payés par d'autres [Exemple ici]. On ne peut donc pas lui faire confiance en tant que mécanisme principal de régulation de la société, il faut d'autres mécanismes au-dessus d'elle pour la contrôler. Elle doit demeurer un simple outil et surtout ne pas devenir une fin en soi;
- les thuriféraires de l'économie de marché ont souvent tendance à insister sur les bienfaits de leur bébé - et à les présenter comme des bienfaits intrinsèques - alors que ses échecs sont présentés, somme toute, comme des dommages collatéraux et incidentels ("on pourrait s'interroger"... sous-entendu, ce n'est pas le plus important). Là aussi, c'est bien pratique de raisonner en bilan sur un système ouvert, en ignorant des flux... sauf que lorsque l'on fait ça, le bilan est faux! A toutes les âneries que l'on entend à la radio sur la nécessité de la croissance, etc., aucune justification n'est jamais donnée. A entendre tous ces types bêler la même chose, j'ai vraiment l'impression de me retrouver à la fin de la chanson de Renaud [1], où des étudiants studieux et certifiés conformes s'en vont diriger le monde "en traînant dans leur cartable la connerie de leurs aînés".
Pour conclure:c'est quoi, déjà, le titre de ce blog? Et son sous-titre? Je ne suis pas anti-économistes, je suis anti-cons (Vous n'allez tout de même pas prétendre que c'est la même chose, j'espère?
[1] Renaud. "Etudiant, poil aux dents", in Le retour de Gérard Lambert.
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