31.01.2008

Sociétal: le mot qui ne veut rien dire, mais patience...

La nouveauté dans le vocabulaire des journaleux, depuis quelque temps, c'est ce mot qui se veut classieux: "sociétal". Parmi les âneries entendues dans le poste: "c'est un phénomène sociétal"; "on retrouve là des enjeux sociétaux"; "cette mesure gouvernementale revêt une connotation sociétale forte". Le mot "social" se retrouve transformé en un terme précieux et recherché par la simple adjonction de deux lettres, un peu comme un roturier devient noble par l'adjonction d'une particule. Cet anoblissement de "social" a d'ailleurs ceci de commun avec l'anoblissement des personnes qu'on se demande bien quelle peut être l'utilité réelle d'une classe noble dans la vie.

Les aveugles sont devenus des non-voyants; les sourds sont de nos jours des déficients auditifs. Le mot "social" était apparemment devenu trop sale pour les gratte-micro et des chroniqueurs délicats de nos antennes nationales. Que doit-on penser réellement de ce terme ? Pourquoi les lèches-bottes du pouvoir ont-ils décidé de bannir ce terme et de le remplacer, dans leur vocabulaire, par un nouveau qui contient une syllabe de plus, et dont on ne sait pas ce qu'il veut dire?

Un test simple: rendons-nous sur le site Médiadico (publicité gratuite) et tapons:

  • "Sociétal": [néol.]: relatif à la société. Ex.: un phénomène sociétal.
  • "Social": qui concerne la société; qui concerne les sociétés de commerce; qui concerne les rapports entre les différentes classes de la société; qui concerne l'amélioration de la condition des classes les moins favorisées.

Voilà; vous avez compris, maintenant? Bien que "sociétal" ne soit qu'une acception possible de "social" (et par conséquent, d'une utilité quasi-nulle dans le vocabulaire français), il lui est infiniment préférable dans la bouche des demi-mondains et des flagorneurs professionnels.

Sociétal, c'est beau car c'est neutre. Ca parle de ce qui est "relatif" à la société, sans qu'on dise en quoi ça lui est relatif;

Social, c'est caca parce que ça évoque (potentiellement) les classes sociales. Les classes, dont la bourgeoisie et les médias tentaient, après l'accession de la Gauche au pouvoir en 1981, de nous faire croire qu'elles n'existaient plus et que l'on était en train d'assister à "la fin de la lutte des classes". Social, c'est caca parce que cela fait potentiellement référence à l'idée d'améliorer la condition des basses castes; c'est cochon ou scatologique, ni plus ni moins, car cela parle de "rapports" entre les classes, ce qui accrédite implicitement l'idée qu'il y a bel et bien des dominants et des dominés dans notre société. Or, s'il est une chose que les tenants du pouvoir ne voudront jamais admettre (car ce serait admettre qu'ils en profitent), c'est bien l'existence de rapports de force et de domination entre les différentes couches de la communauté.

Pour compléter l'effort de tilettage de notre langue, et vu les évolutions politiques récentes, je propose l'intégration d'un nouvel adjectif dans la langue française, afin d'introduire les disctinctions suivantes, essentielles de nos jours:

  • Salarial: qui a rapport au salaire; masse salariale: ensemble des rémunérations perçues par les employés; coûts salariaux indirects: charges annexes au salaire brut, obligatoires ou non, constituées essentiellement des cotisations sociales versées par les employeurs.
  • Salariétal: relatif au salaire, envisagé dans un sens abstrait et purement formel, sans connotation ni obligation de réalité. Ex: vos revendications salariétales n'ont pas été jugées réalistes par la Direction; les charges salariétales de notre entreprise sont nulles, Dieu merci; cette polémique sur le pouvoir d'achat est excessivement salariétale et nous éloigne du débat.