12.02.2008

Le règne du pognon (2)

Les trois quarts des patrons des grands groupes français (c'est-à-dire des entreprises qui participent à la définition du sacro-saint indice national CAC40) ont été augmentés en moyenne de 40% en 2007. Ils sont désormais les mieux payés de toute l'Union Européenne. Cette information, relayée par La Tribune, L'Express et Le Monde, même si elle peut paraître scandaleuse, ne devrait étonner personne.

Elle permet même d'expliquer pourquoi la fameuse commission Attali, censée nous expliquer comment augmenter notre croissance de 1%, était composée au tiers de PDG, DG et directeurs exécutifs de grands groupes français et européens. Ces gens-là sont experts à s'assurer une croissance de 40% par an; il était légitime qu'ils nous fissent profiter de leurs précieux conseils pour nous assurer un petit pour cent.

  • Le revenu salarial moyen en France est de 16800 euros en 2005 (chiffres INSEE); le revenu médian des grands patrons concernés par les articles cités est de 6,1 millions d'Euros en 2007.
  • Dans le privé, les salaires nets ont augmenté de 0,4% en euros constants en 2006 (source: INSEE toujours), contre 40% pour les dirigeants en question.

Ces 30 personnes ont donc été augmentées d'environ 1,5 million d'euros chacune en 2007, ce qui fait 45 millions d'euros d'augmentation. Quand on compte que 17% des salariés vivent avec le SMIC, soit 2,4 millions de personnes en France. La seule augmentation de salaire de ces 30 patrons aurait permis d'augmenter ces 2,4 millions de personnes de 2 euros par an. Cela peut sembler dérisoire, mais quand on compte que le SMIC est en moyenne revalorisé de 25 euros par an, on réalise que l'augmentation consentie à ces grands patrons représente 1 mois d'augmentation de SMIC.

Vu la distribution des revenus dans notre beau pays, on peut en conclure que si les 1000 dirigeants français les mieux payés se contentaient d'une hausse de salaire de 3% (comme la moyenne de la population française), en redistribuant correctement ces augmentations, on pourrait probablement doubler l'augmentation du SMIC.

Ceci semble avoir échappé aux brillants penseurs de la Commission Attali.  Mais les génies ont mieux à faire qu'à se mêler de chiffres. Si vous voulez savoir ce qu'est un vrai génie, une seule action: cliquez ici. La lumière vous inondera et vous n'aurez plus qu'à faire révérence...

07.02.2008

Attali-le-Winner et autres fantaisies

Jacques Attali, ci-devant président de commission gouvernementale, vient de voir ses talents de visionnaire social confortés par la réalité: le gouvernement vient d'enterrer la réforme qu'il préconisait sur la déréglementation des taxis [Lien 1 (Libé)], [Lien 2 (Le Monde) ], [Lien 3 (Le Figaro)].

Comme disait Maître Jacques en livrant son chef-d'oeuvre: "ce rapport, il faut le prendre intégralement ou l'enterrer." Il n'est pas interdit de penser que François Fillon dissimule, sous son long manteau, la pelle et la pioche du croquemort...

Pendant ce temps, l'audience de TF1 chute. Faut-il y voir une cause de la déclaration d'intention présidentielle de supprimer la publicité à l'antenne des chaînes publiques ? En effet, comme l'indique l'article du Monde, les plus préoccupés par cette baisse d'audience (relative, il est vrai: TF1 est passée de 30,7% à 28% de part d'audience en un an) sont les annonceurs; vu le coût des 30 secondes de pub sur TF1, on les comprend...

Cette annonce aux connotations catastrophistes illustre bien le fonctionnement économique actuel: finalement, que TF1, avec un tiers de part d'audience, reste le 1er groupe audiovisuel français, finit par devenir secondaire. Ce qui préoccupe les financiers, c'est que cette part d'audience ne soit plus en augmentation constante. La règle, de nos jours, n'est plus "faites bien", mais "faites plus chaque jour que la veille".

Selon cette philosophie absurde, il est préférable de proposer chaque jour de nouveaux produits (audiovisuels ou autres), même éphémères; en effet, le taux de croissance d'un nouveau produit ne peut être que positif. Dès que sa cote commence à baisser (même si elle est satisfaisante et que le produit est rentable), vous abandonnez le produit puisque vous pensez que proposer une autre merde vous sera encore plus bénéfique.

C'est cette vision totalement improductive et destructrice qui est à l'oeuvre, non seulement dans le monde des médias, mais aussi dans celui de la finance internationale, par le biais des fonds d'investissement par exemple. Cette pratique néfaste et déconstructrice est analysée de façon assez intéressante par Richard Sennet dans son ouvrage La culture du nouveau capitalisme.

04.02.2008

Attali: petite ou grosse commission ?

La commission sur la libération de la croissance a rendu son rapport. On le trouve en ligne sur le site de ladite commission. Ce rapport est téléchargeable en version PDF à l'adresse suivante: http://www.liberationdelacroissance.fr/files/rapports/rap.... Au cas où vous n'y parviendriez pas - ce qui serait vraiment dommage - le voilà: file_305652_189189.pdf
Dans le florilège de recommandations fournies pêle-mêle, on en retiendra quelques-unes, parfois croquignolettes, parfois dramatiques d'incompréhension et d'ignorance:
  • Décision 29: financer davantage la recherche publique sur projet et à la performance. Bien qu'il en soit même pas utile de consacrer une seule ligne pour dénoncer l'immensité de la bêtise d'une telle suggestion, mentionnons qu'Einstein n'aurait jamais été financé sur projet: ses contributions essentielles sur l'électrodynamiqu et la relativité tiennent en trois publications, parues en 1905, qui doivent tenir sur une trentaine de pages. En termes de rentabilité scientifique, c'est totalement nul et ses travaux n'auraient jamais été financés par une ANR quelconque. N'empêche que, sans lui, tous nos GPS foireraient et on pourrait se l'arrondir pour envoyer des satellites pour relayer nos téléphones portables... Einstein et sa recherche "non rentable" continuent, un siècle plus tard, à faire faire des profits à toute l'industrie des télécoms et de l'aéronautique.
  • Décision 30: réformer le statut d'enseignant-chercheur. Admirez la logique:
    • "personne ne devrait pouvoir être chercheur à vie sans enseigner";
    • après 3 ou 4 contrats, "un chercheur doit pouvoir évoluer vers un contrat de directeur de recherche", ou vers l'enseignement. Flagrante contradiction avec la phrase précédente, mais ils ne sont peut-être pas relus?
  • Décision 32: développer la recherche privée. Comment? C'est simple, voyez plutôt:
    • "Inciter les grandes entreprises à maintenir leurs laboratoires de recherche en France". Comment? Mystère.
    • "S'attacher à faire revenir des chercheurs français dans le secteur privé".
    • "Ouvrir les conseils d'écoles doctorales à des représentants des entreprises intéressées et utiles à l'activité de recherche". Bien entendu, mais comment distinguera-t-on une entreprise "utile" d'une entreprise inutile?
    Dites-moi, Maître Jacques, si j'ai bien compris: serait-ce encore à l'Etat de financer la recherche des laboratoires des grandes entreprises en leur versant des aides incitatives ou en leur faisant des remises d'impôt supplémentaires (ce qui revient à peu près au même)?
Le presque plus hallucinant de tout cela, c'est que les 316 mesures, dont Maître Jacques clame qu'elles sont toutes indispensables, ne doit faire gagner qu'un tout petit pour cent de croissance. On peut légitimement se demander si tout l'argent qui serait dépensé à mettre ces mesures en place n'absorberait pas davantage de richesses que ce qu'elles en feraient gagner.
Le réellement plus hallucinant, c'est que la commission de 45 membres, supposée "libérer la croissance" (sujet éminemment économique s'il en est) ne compte que 4 économistes. En revanche, on y trouve 13 PDG, DG ou DRH de (moyens ou grands) groupes industriels français ou européens.
La vraie question, personne ne semble la poser. C'est pourtant le fond de l'affaire: faut-il vraiment libérer la croissance? L'objectif final de toute activité humaine devrait, semble-t-il, être de faire progresser le bien-être et la dignité humaine. Eh bien, le présupposé qui sous-tend toute la politique économique occidentale - et, derrière elle, toute la pensée libérale - est que non. Le but ultime, c'est la croissance du PIB; ceci parce que (et cela est censé être tellement évident que l'on ne juge même plus utile de nous le dire) seule la croissance crée de l'emploi et du bien-être. Cette thèse, au total opposé de celles de personnes comme Joseph Stiglitz (voir article du Monde) [il est quand même Nobel d'économie!], est totalement démentie par les faits, cf. la crise des subprimes aux Etats-Unis qui jette des milliers de personnes dehors dans une économie qui affiche une croissance éclatante mais rien moins qu'artificielle. La vraie question n'est pas: comment libérer la croissance, mais: faut-il réellement la libérer? A l'heure actuelle, la croissance des pays occidentaux n'est majoritairement que de la plus-value financière et/ou boursière (ça revient presque au même). En France, les entreprises dont les actions crèvent le plafond sont celles qui licencient (ex. Renault, Michelin), car les spéculateurs pensent que cela va augmenter leur productivité.
La véritable urgence n'est donc pas de libérer la croissance, mais d'assainir l'économie, notamment en éradiquant la suprématie de la finance et en redonnant une véritable valeur aux activités humaines productives, c'est-à-dire celles qui créent des richesse tangibles. Et, peut-être aussi, à réintroduire un peu d'esprit citoyen et de sens civique dans la tête des patrons de grands groupes, dont les salaires font 100 à 150 fois le SMIC, en leur expliquant que reverser 50 à 60% de leur salaire sous forme d'impôt, ça ne les ruinera pas et ça leur donnera peut-être l'impression de faire à nouveau partie du genre humain.

31.01.2008

Sociétal: le mot qui ne veut rien dire, mais patience...

La nouveauté dans le vocabulaire des journaleux, depuis quelque temps, c'est ce mot qui se veut classieux: "sociétal". Parmi les âneries entendues dans le poste: "c'est un phénomène sociétal"; "on retrouve là des enjeux sociétaux"; "cette mesure gouvernementale revêt une connotation sociétale forte". Le mot "social" se retrouve transformé en un terme précieux et recherché par la simple adjonction de deux lettres, un peu comme un roturier devient noble par l'adjonction d'une particule. Cet anoblissement de "social" a d'ailleurs ceci de commun avec l'anoblissement des personnes qu'on se demande bien quelle peut être l'utilité réelle d'une classe noble dans la vie.

Les aveugles sont devenus des non-voyants; les sourds sont de nos jours des déficients auditifs. Le mot "social" était apparemment devenu trop sale pour les gratte-micro et des chroniqueurs délicats de nos antennes nationales. Que doit-on penser réellement de ce terme ? Pourquoi les lèches-bottes du pouvoir ont-ils décidé de bannir ce terme et de le remplacer, dans leur vocabulaire, par un nouveau qui contient une syllabe de plus, et dont on ne sait pas ce qu'il veut dire?

Un test simple: rendons-nous sur le site Médiadico (publicité gratuite) et tapons:

  • "Sociétal": [néol.]: relatif à la société. Ex.: un phénomène sociétal.
  • "Social": qui concerne la société; qui concerne les sociétés de commerce; qui concerne les rapports entre les différentes classes de la société; qui concerne l'amélioration de la condition des classes les moins favorisées.

Voilà; vous avez compris, maintenant? Bien que "sociétal" ne soit qu'une acception possible de "social" (et par conséquent, d'une utilité quasi-nulle dans le vocabulaire français), il lui est infiniment préférable dans la bouche des demi-mondains et des flagorneurs professionnels.

Sociétal, c'est beau car c'est neutre. Ca parle de ce qui est "relatif" à la société, sans qu'on dise en quoi ça lui est relatif;

Social, c'est caca parce que ça évoque (potentiellement) les classes sociales. Les classes, dont la bourgeoisie et les médias tentaient, après l'accession de la Gauche au pouvoir en 1981, de nous faire croire qu'elles n'existaient plus et que l'on était en train d'assister à "la fin de la lutte des classes". Social, c'est caca parce que cela fait potentiellement référence à l'idée d'améliorer la condition des basses castes; c'est cochon ou scatologique, ni plus ni moins, car cela parle de "rapports" entre les classes, ce qui accrédite implicitement l'idée qu'il y a bel et bien des dominants et des dominés dans notre société. Or, s'il est une chose que les tenants du pouvoir ne voudront jamais admettre (car ce serait admettre qu'ils en profitent), c'est bien l'existence de rapports de force et de domination entre les différentes couches de la communauté.

Pour compléter l'effort de tilettage de notre langue, et vu les évolutions politiques récentes, je propose l'intégration d'un nouvel adjectif dans la langue française, afin d'introduire les disctinctions suivantes, essentielles de nos jours:

  • Salarial: qui a rapport au salaire; masse salariale: ensemble des rémunérations perçues par les employés; coûts salariaux indirects: charges annexes au salaire brut, obligatoires ou non, constituées essentiellement des cotisations sociales versées par les employeurs.
  • Salariétal: relatif au salaire, envisagé dans un sens abstrait et purement formel, sans connotation ni obligation de réalité. Ex: vos revendications salariétales n'ont pas été jugées réalistes par la Direction; les charges salariétales de notre entreprise sont nulles, Dieu merci; cette polémique sur le pouvoir d'achat est excessivement salariétale et nous éloigne du débat.

03.09.2007

La commission n+1 et son président

Jacques Attali, un grand commis de l'Etat comme seule notre république sait en produire, vient d'être nommé président d'une commission pour la libération de la croissance (je ne savais pas qu'on l'avait enfermée, celle-là). L'ambition n'est pas mince, la lettre de mission de cette commission non plus.

Bien que l'on n'attendît pas de Monsieur-je-sais-tout qu'il refusât pareille proposition, on eût pu penser qu'il y désignât des membres pour le moins qualifiés. Or, les économistes n'y sont vraiment pas une espèce dominante. On trouve en particulier le psychiatre Boris Cyrulnik, une figure montante de la science médiacrate (terme bien trouvé d'Emmanuel Lemieux, Cf. son ouvrage Pouvoir intellectuel - les nouveaux réseaux), qui passe de plus en plus sa vie à la télé et dans les colonnes de La Recherche, ce nouveau Paris-Match de la science.

Mais enfin, on ne va quand même pas embaucher des économistes pour résoudre les problèmes économiques, non? On trouvera, sur l'excellent Blog "les éco-comparateurs", une petite charge assez bien vue à ce sujet. 

Fidèle à son habitude de donner des leçons à tout le monde, et assez fier de lui-même ma foi, notre animal hybride d'Alain Minc et de François de Closets n'a que faire de telles piqûres d'insectes. Extraits du blog de Maître Jacques, qui en vérité ne se prend pas pour la dernière-née des crèmes d'andouille. Le 29 août 2007, la crème de la crème écrit ainsi:

  • "Raymond Barre [...]  n’était pas un économiste, mais un professeur ; et peu importe ce qu’il enseignait ; il était surtout un formidable vulgarisateur [...] des idées des autres, aussi complexes qu’elles soient, sans jamais avoir été lui-même capable, ni même avoir souhaité, exprimé la moindre idée personnelle."

Raymond, mon cher Raymond, ton costard en sapin ne te suffisait pas, Maître Jacques t'a habillé pour l'hiver!

  • "Dominique Strauss Kahn, dont l’apport à la théorie n’est pas non plus le premier titre de gloire".

Eh bien mon cher Dominique, si après ça le FMI vous choisit comme patron, c'est que ses membres ne lisent pas le français!

Ceci dit, ce n'est pas grave, Maître Jacques ne se relit pas non plus lui-même. A preuve, il écrit ceci: "les seuls enseignants rarement appelés à diriger des administrations sont ceux dont la discipline aurait du justifier qu’on les attendent au premier rang: les professeurs d’économie". Eh oui, cher maître, le groupe verbal, le sujet du groupe verbal!

Puisque votre commission ne sera rien d'autre qu'un groupe verbal, soyez bien atteentif à ce que ses conclusions s'accordent en genre et en nombre avec les compléments que l'on en attend: populisme, démagogie, parlottes vides...