23.04.2008

Privé/public: la lutte à mort continue

Après TF1 qui assassine en sous-main les employés du ministère de la Culture (cf. note précédente), un nouvel épisode de la lutte à mort privé/public vient de se dérouler sous nos yeux.
Jean-Pierre Elkabbach a en effet tenté d'assassiner médiatiquement Pascal Sevran (Article du Monde, Article de Libération), en imposant à ses journalistes de faire passer à l'antenne, sans autre confirmation que sa propre parole, la nouvelle du décès de celui-ci. On était tenté d'y voir un acte idéologique, dirigé contre cet excellent animateur du service public, dont les émissions de qualité s'arrachent paraît-il à un prix fou sur les chaînes du câble de Neptune. Les Vénusiens sont d'ailleurs super vexés, car ils ont raté l'appel d'offres pour 6 saisons complètes de La chance aux chansons de seulement 3 millions de rubis Mercuriens...
Heureusement, cet assassinat était entropiquement correct, c'est-à-dire réversible: quelques minutes plus tard, la nouvelle a été démentie, non sans causer l'embarras de la sphère médiatique tout entière, qui s'était empressée de relayer la nouvelle sans vérification (cf. Libé). Jean-Pierre Elkabbach, concepteur de ce cycle de Carnot de l'information des plus innovants, a ensuite tenté de faire porter le chapeau à l'ensemble de la rédaction d'Europe 1 - laquelle ne s'est pas vraiment laissé faire...
Mais c'est la mode de faire porter le chapeau aux lampistes: on apprend en effet que, contrairement à ce qu'elle avait prétendu, la Société Générale était parfaitement au courant des faits et gestes de son Trader d'exception, le désormais célèbre Jérôme Kerviel (Article de Libération, Article du Monde).
Après tout, l'important n'est pas de gagner, c'est de participer. Donc au grand jeu des lampistes et de porte-chapeau, l'important c'est d'essayer... 

22.04.2008

Le Nain qui rit, Dieu et le reste: revue de presse

Si vous voulez voir le Nain retenir ses rictus en lisant son discours en hommage à Aimé Césaire, c'est ici: http://www.elysee.fr/webtv/index.php?intChannelId=3&i....

Sans soute ne parvenait-il pas à cacher sa satisfaction en apprenant ce que le Pape allait raconter, dans son homélie sur le champ de friches de Ground Zero, au sujet de la place de la religion dans la société américaine (cf. article du Monde). A moins qu'il ne fût en train de penser à la crise des subprimes qui continue, paraît-il, de faire rage aux States (NDLA, si Pablo [lecteur occasionnel de ce blog], qui est sur place, pouvait nous donner son avis sur le sujet? ce serait intéressant d'avoir un avis de première main plutôt que celui des journaleux français ou de ceux du NYTimes ou du Big Orange Insider...), si bien que les candidats à l'investiture démocrate ne savent plus quoi inventer pour récupérer les votes des petites gens (cf. Libération).

Il est vrai que la crise bancaire, ce n'est pas à nous que ça arriverait: on n'est pas comme ces nouilles d'Anglais, contraints d'injecter 60 milliards d'euros (rien que ça) dans les banques privées pour rattrapper leur incompétence (Lire ici). En France, on n'a que la Société Générale, "seulement" 5 milliards de pertes. Comme quoi jouer en division amateur n'a pas que des incovénients...

Ou bien est-ce un rire nerveux à l'évocation des prévisions du FMI, qui nous prédit une croissance de 1,2% en 2009 (voir ici) ? Ou encore venait-on de lui planquer dans ses chaussettes cet article subversif de Dominique Méda dans Le Monde, déniant son droit de pouvoir absolu à la dictature économique: "Deux Nobel ne font pas le bonheur", que je vous reproduis ci-dessous en intégralité avant qu'ils ne le mettent en archive payante...

Deux Nobel ne font pas le Bonheur

Dominique Méda, Le Monde, 21.04.2008

Au début de l'année, le président de la République a annoncé qu'il était urgent de réfléchir à l'élaboration de nouveaux indicateurs de croissance. Ayant défendu cette position à la fin des années 1990 dans Qu'est-ce que la richesse ? (éd. Aubier, 1999), et dans des termes quasiment identiques, puisque, comme notre président, je voyais dans ce nouvel outillage la possibilité d'étayer un nouveau projet de civilisation, je m'interroge sur ses intentions et sur sa méthode.

Sur ses intentions d'abord. De deux choses l'une : ou bien le président connaît les travaux qui ont été développés depuis quelques années en France sur ces questions par des chercheurs de toutes disciplines, avec des associations engagées dans des actions concrètes (collectifs Nouvelles Richesses de Patrick Viveret, Utopia...), et dans ce cas, il est prêt à une véritable révolution que toute la gauche appelle de ses voeux. Ou bien il s'agit d'une tentative de diversion destinée à gagner du temps et à faire oublier que les vrais problèmes ne sont pas réglés.

Laissons pour l'instant de côté cette dernière hypothèse, et revenons aux raisons pour lesquelles il nous faudrait adopter de nouveaux indicateurs de richesse. Elles tiennent aux insuffisances du produit intérieur brut. Celui-ci ne valorise pas des types d'activités ou des temps essentiels pour la vie des sociétés : "temps avec les proches", "temps des activités citoyennes et démocratiques", "temps domestique"...

Il ne s'intéresse pas davantage à la manière dont la contribution à la production, et les revenus issus de celle-ci, sont répartis entre les membres de la société ; il ne peut donc pas donner de signaux sur d'éventuels facteurs de décohésion sociale. Enfin, il ne prend pas en compte les dégâts engendrés à l'occasion de la production, les atteintes au patrimoine collectif dont est dotée une société à un moment donné, notamment les déprédations opérées sur le patrimoine naturel par l'activité industrielle et commerciale.

Si nous sommes collectivement attachés à l'inscription dans la durée de nos sociétés, il est clair que nous ne pouvons nous contenter de prendre en compte les évolutions de la seule production. Le développement d'une société ne dépend pas seulement de la valeur des biens et services produits et appropriés par des unités de consommation, mais aussi de beaucoup d'autres éléments : de la qualité de l'air et de l'eau, de l'aptitude des individus à la paix, de leur capacité à être autonomes, de leur niveau d'éducation et de santé, de la capacité de la société à maintenir ses membres dans une relative égalité des conditions.

Dès lors, un nouvel indicateur de richesse ou une nouvelle batterie d'indicateurs devront permettre de donner une image plus pertinente des évolutions de la société, sans doute plus "vitale" que celle que donne le PIB. Ces nouveaux indicateurs devront permettre d'élaborer puis d'évaluer les politiques mettant en oeuvre ce que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) appelle le développement humain.

Contrairement à ce que laissait penser la déclaration de Nicolas Sarkozy, il existe déjà, aujourd'hui, de très nombreux indicateurs alternatifs ou complémentaires au PIB, qui ont été recensés de façon exhaustive en France par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice. Surtout, certains d'entre eux ont déjà été utilisés pour mesurer les "performances" globales des pays, et l'on peut donc comparer les classements réalisés sur la seule base du PIB et ceux réalisés sur la base d'indicateurs plus larges : je pense, ici, à l'indicateur de développement humain, mais aussi à l'indice de bien-être économique d'Osberg et Sharpe, ou encore à l'indicateur de progrès véritable et à l'empreinte écologique.

Les résultats sont édifiants : ce sont les pays qui consentent les plus gros efforts pour protéger leurs ressources naturelles, qui mettent tout en oeuvre pour maintenir une certaine égalité des conditions de vie, qui opèrent une redistribution massive des revenus et qui permettent à toute la population active d'accéder à l'emploi tout en reconnaissant la valeur du temps familial, domestique et de loisirs, qui occupent les premières places des palmarès. Les pays nordiques y caracolent en tête.

Le programme politique qui en découle est clair : il nous faut, comme l'indiquait le "Rapport mondial sur le développement humain" de 1998, opérer une redistribution entre les consommateurs à hauts et bas revenus, abandonner les produits et procédés de production polluants, favoriser les marchandises donnant une place aux producteurs pauvres, faire en sorte que la consommation ostentatoire laisse place à la satisfaction des besoins essentiels.

Le discours visant à travailler plus, produire plus, et gagner plus pour consommer plus semble en totale contradiction avec un projet de société consistant à produire, consommer, travailler mieux et tous, et à reconnaître l'importance du temps consacré aux proches et au débat démocratique. Les premières mesures du quinquennat ne semblent pas constituer la première étape d'un tel programme. D'où ma première question : notre président est-il vraiment prêt à changer ? Si c'est le cas, plus que la mise en place d'une nouvelle commission, ce sont un discours radicalement nouveau et des actes en rupture avec la politique des derniers mois qui en témoigneront.

La seconde question concerne la méthode. Le président de la République a confié à deux Prix Nobel (Amartya Sen et Joseph Stiglitz), le soin de constituer une commission chargée de concevoir de nouveaux instruments de mesure de la croissance économique. Certes, cela suppose une expertise économique pointue. Mais de nombreux débats et publications ont déjà permis aux partisans d'un indicateur synthétique de défendre leur point de vue face à ceux qui pensent qu'il faut plutôt des batteries d'indicateurs. Beaucoup a été dit sur la question de savoir si et comment il fallait pondérer les différentes dimensions d'un indicateur synthétique, s'il fallait ou non donner une valeur monétaire à ce qui n'a pas de prix... Mais l'essentiel n'est pas là.

Si de nombreux économistes - et les institutions publiques dans lesquelles ils exercent - se sont le plus souvent déclarés réticents à la mise en place de tels indicateurs, c'est parce qu'ils se heurtaient à la question de savoir qui peut décider légitimement des critères à prendre en considération pour déterminer ce qu'est une "bonne" société ou pour qualifier ses évolutions. Qu'est-ce que qu'une société riche ? Une société qui produit beaucoup, qui répartit bien ses revenus, qui donne accès à tous aux principales ressources, qui équilibre ses temps entre les tâches rémunérées et les tâches de soins ?

Qui va décider de cela ? Sommes-nous prêts à admettre que le fait même d'être en société nous importe et que la cohésion de cette société constitue un bien commun qui a une valeur ? Beaucoup d'économistes en doutent. Et s'interdisent même de parler de "la société", voyant dans cette expression une abstraction dangereuse et refusant a fortiori de qualifier la société ou ses évolutions. Or, comme le défend Axel Honneth, si nous sommes capables de désigner certaines évolutions de la société comme pathologiques, c'est bien parce que nous nous référons à des principes éthiques et à des normes, et que nous sommes capables d'expliciter les critères d'une vie réussie.

Pour nous y aider, nous avons non seulement besoin d'économistes, mais aussi de chercheurs de toutes disciplines, et surtout des citoyens eux-mêmes. Le débat démocratique et la participation de tous les citoyens constituent des éléments essentiels dans la quête de ce que sont les ingrédients et les critères d'une société qui permet à tous ses membres de devenir pleinement des sujets et des individus toujours plus civilisés.

Nous n'avons pas besoin du "dictateur bienveillant" de l'économie pour nous le dire. Dès lors, les choses paraissent claires : si la commission souhaitée par le président de la République, constituée de la fine fleur de l'élite économique mondiale, se réunit en chambre pour nous délivrer sa formule magique, gageons que celle-ci, quelle que soit sa perfection technique, ne nous sera d'aucune utilité, incapable qu'elle sera de rendre visibles les malaises de notre civilisation.

En revanche, si, réunissant des savants de toutes disciplines, elle parvient à mettre en place les conditions d'une délibération publique éclairée, et permet aux experts d'être les médiateurs du dialogue avec elle-même dont la société a aujourd'hui besoin pour concevoir les politiques publiques et les évaluer, cette commission nous aura permis de faire un grand pas dans la résolution de nos maux.

16.04.2008

Jean-Marc Sylvestre et l'Italie

Bénie sois-tu, France Inter de 7h23! Ce matin (mardi, NDLA) encore, j'avais branché la TSF alors que ma voiture m'emmenait vers mon boulot chéri. J'ai donc eu la primeur les réflexions sentencieuses de Jean-Marc Sylvestre, exporté à l'heure italienne pour fêter la victoire de Berlusconi. Ayant pris l'émission en marche, j'ai juste eu le temps de comprendre que la victoire du populiste transalpin le remplissait d'une joie incontinente (j'ai regretté de n'avoir pas de serpillière dans la voiture, des fois que mon autoradio aurait fait sous lui). Encore une fois, je cite de mémoire, espérant rester fidèle, sinon à la lettre, du moins à l'esprit.

Pour JMS, la victoire de Silvio est une bonne chose, car, dit-il "en dépit d'aspects de sa personnalité parfois bizarres, l'économie italienne est intéressante." Pour le lien de cause à effet, vous repasserez, mais ce n'était pas le plus intéressant. Allons plus loin dans l'analyse:

  • "certes, l'économie italienne est en moins bonne santé que la nôtre..." Ca doit être ça qui la rend intéressante. Les médecins ont toujours besoin de malades.
  • "... le chômage frappe encore plus durement les jeunes qu'en France..."
  • "... la croissance y est encore moins bonne que chez nous..."
  • "... l'Italie a beaucoup moins de grandes entreprises que la France..."
  • "... c'est vrai, Alitalia est condamnée..."

Alors? Malgré tant de plaies et de pustules, Jean-Marc est prêt à embrasser la transalpine, et pas seulement sur la bouche. La raison de cette affection à contre-emploi pour les infirmes et les contrefaits économiques, il fallait, pour la connaître, attendre la fin du speech. Les arguments chocs suivants s'y bousculaient:

  • "... mais les déficits publics y sont moins importants qu'en France..." Ah voilà, le spectre odieux que nos amis d'outre-Mont Blanc ont su chasser.
  • "Il faut dire que Romano Prodi a beaucoup travaillé à redresser l'économie Italienne et c'est ce qui lui a valu son impopularité..."
  • "... il est étonnant que les socialistes Italiens n'aient pas mis en avant la qualité de leur bilan lors de ces élections..." Il n'est pas moins étonnant que GianMarco Silvestri chante les louanges d'un affreux socialiste de gauche et, qui pis est, qu'il lui attribue les mérites d'une économie redressée. Le vent aurait donc encore tourné depuis hier matin.
  • "... les petites entreprises y sont plus nombreuses, dans des secteurs innovants tels que le textile, qui sont moins facilement délocalisables..." En voilà un qui n'a pas entendu parler de la crise du textile chinois. L'avantage, avec la loi de l'offre et de la demande, c'est qu'on peut offrir toutes les explications bancales du monde à ceux qui n'ont rien demandé, et ce pour pas un rond.
  • "... bien entendu, il y a une tendance au recours à l'économie dite 'souterraine', mais après tout, c'est l'Italie... Et puis, n'est-ce pas aussi une preuve de dynamisme?" Vu sous cet angle, en effet... On a trop tendance à oublier que, quand la mafia a fait sauter toute une portion d'autoroute sous la voiture du juge Giovanni Falcone, c'était uniquement dans le souci de faire repartir le secteur du bâtiment et des travaux publics. Quand on pense à ces mois de travaux et de salaires engendrés par une toute petite mine de rien du tout... Ca, c'est de la créativité économique. Et ces crétins de français qui continuent à plancher sur des TGV et des Airbus!

Voilà, vous avez compris: GianMarco cherche du travail sur Rome. La qualité que l'on exige de lui à France Inter étant trop élevée, il se cherche un point de chute à la RAI - là où les programmes se composent à part égale de blondasses au rire chevalin et de grognaces à la viande en libre service sous les lentilles des caméras. L'émission économique de ce matin n'était finalement rien d'autre qu'un entretien d'embauche public. Jusqu'où ira donc le télétravail?

Auditeur, prends garde à toi: Jean-Marc Sylvestre pourrait bien changer de claque et aller faire son strip-tease ailleurs. Hier il enlevait son cerveau; ce matin il ôtait sa chemise; demain sans doute, pour aller plus loin que la chanson, il délocalisera son caleçon.

21.03.2008

Economie:les prédicateurs et les autistes

La croissance française sera moins bonne que prévu. C'est ce qu'a reconnu Christine Lagarde, cf. cet article du Monde. On apprend dans le même article que

  • l'allemagne a révisé sa prévision de croissance à la baisse (-0,3% par rapport aux 2% de prévision initiale);
  • le Royaume-Uni fait de même (-0,25%);
  • la Commission Européenne donne une prévision 2008 pour la croissance française de 1,7%;
  • le FMI l'estime, lui, à 1,5%;

Par ailleurs:

  • l'INSEE estime que le taux d'inflation sera de 3% sur le 1er semestre [Ref1];
  • il estime également que sur le premier semestre, le taux de croissance ne sera que de 0,3% par trimestre (donc 0,6% sur les 6 premiers mois de l'année) - voir note de conjoncture;

Pour en avoir le coeur net, connectons-nous sur le siste du ministère. Bon, d'accord, www.economie.gouv.fr, ça n'existe pas... En revanche, www.finances.gouv.fr vous conduit tout droit sur un magnifique site co-détenu par Christine Lagarde et Eric Woerth, sous le doux nom de www.bercy.gouv.fr. Si vous voulez vraiment voir ce que fait Vhristine Lagarde, c'est www.minefe.gouv.fr (ça ne s'invente pas)...

Cependant, nulle part je n'ai trouvé trace de la déclaration de Dame Lagarde sur Europe 1. D'ailleurs, la grande majorité des liens relatifs à des données chiffrées renvoient vers le site de l'INSEE... En revanche, sur la page d'accueil et des News, ça crie victoire à chaque communiqué.

Alors, ces ministres: faux prédicateurs, ou vrais autistes?

 

 

14.03.2008

Faut-il enfermer Jean-Marc Sylvestre?

Quand je vous disais que ça valait le coup d'écouter Jean-Marc Sylvestre sur France Inter à 7h23... Ce matin encore, il a récidivé. Je n'ai toujours pas de magnéto-cassette sur mon autoradio, je regrette donc une fois de plus de n'avoir pas l'occasion d'enregistrer le démon à l'oeuvre dans ses incantations. Ne possédant pas de mémoire auditive absolue, je ne suis pas en mesure de vous restituer l'allocution dans l'authenticité de sa splendeur (et vice versa!). Veuillez trouver ci-dessous quelques extraits, dont j'essaie de préserver le sens premier:

  • pour nous expliquer que l'on avait eu tort, il y a quelques années, de dénigrer les fonds d'investissement: "Ces fonds d'investissement qui, hier encore, faisaient si peur à la vieille Europe, révèlent aujourd'hui toute leur fragilité" C'est justement pour ça qu'on en avait peur, hé, abruti!
  • conseil d'un libéral averti: "Le second remède de cheval, ce sera de re-nationaliser les banques lorsque leurs déficits sont trop importants."
  • Pire encore, le ci-devant vilipendeur de l'interventionnisme étatique se renie avec une violence rare: "Il faut abandonner l'idée selon laquelle la Finance n'est pas l'affaire du Politique".

Les fonds d'investissement, des trucs absurdes et ridicules? Nationaliser la propriété privée? Autoriser les Etats et le Politique à intervenir dans l'entreprise et l'initiative privée? Serait-il devenu complètement frappadingue? Ce n'est plus lui, on nous l'a changé! Finalement, quand on entend ça, on comprend mieux la Loi Dati sur la rétention de sûreté!

Eh bien en fait non, derrière la diatribe humaniste se cachent les dessins obscurs du Malin, que seule une écoute attentive permet de percer à jour:

"Seuls les Etats pourront permettre de combler les déficits accumulés par le secteur privé"

Finalement, Jean-Marc Sylvestre n'est pas fou. Vous l'avez compris, le bougre (au sens Rabelaisien du terme?): son rêve, c'est de faire financer les erreurs des banquiers par nos impôts. Bref, dans son rêve, ces braves joueurs en bourse du Crédit Lyonais, de la Société Générale et des fonds de pension/investissement peuvent se permettre de tout perdre à la roulette, vu que l'idée c'est qu'au final, comme disait Coluche, "C'est nous qui paye"...

12.03.2008

"La stupidité des banques est récurrente"

On ne peut résister à l'envie de citer cet article du Monde : "La stupidité des banques et récurrente". Au cas où le lien serait supprimé, le texte est reproduit plus bas dans ce billet.

 En ces temps de trouble où les patrons de traders malchanceux à la roulette vous balancent sans honte des phrases du style: "nous ne sommes pas des spéculateurs", nous pouvons enfin répondre: "spéculateurs peut-être pas, mais crétins finis, ça, certainement!"

 

"La stupidité des banques est récurrente", par Dwight Cass.

"Selon le stéréotype, un responsable des risques bancaires est un intello rêveur, gribouillant des lettres grecques sur un tableau. Mais les erreurs mathématiques ne sont pas responsables des malheurs de Wall Street. Les régulateurs de cinq pays ont publié une étude sur les pratiques de gestion des risques de onze banques. Les pertes étaient surtout la conséquence d'erreurs de débutant commises par les dirigeants.

Ceux qui ont perdu le plus n'avaient pas de système efficace pour collecter les données et mesurer les risques pris dans l'ensemble de leurs établissements. Ils ont donné trop de liberté aux responsables des différents métiers pour fixer les limites de risques et n'ont rien fait pour casser les barrières bureaucratiques qui empêchent les mauvaises nouvelles de remonter au sommet. Une multitude d'activités ont ainsi donné libre cours à leur appât du gain sans que leurs performances soient évaluées à la lumière des risques pris.

Quand certaines activités ont commencé à mal tourner, les dirigeants n'ont pas été alerté assez tôt. Quand ils l'ont été, il était en général trop tard pour couvrir ou vendre la position perdante. Cela n'a rien de nouveau et s'était déjà produit lors des crises liées aux junk bonds (obligations pourries) et, ensuite, à la bulle Internet. L'étude montre que les banques ayant tiré les leçons du passé ont été, elles, capables d'identifier la montée des périls dès 2006.

Les banquiers aiment aussi à blâmer les dysfonctionnements des modèles de risques de crédit. Mais les régulateurs ont trouvé que les perdants utilisaient des modèles dépassés et statiques. Autre erreur massive : l'incapacité des banques à mesurer le risque de liquidité.

Si les régulateurs avaient fait porter la responsabilité sur une erreur technique, cela aurait été plus confortable car facile à corriger. La résurgence périodique de la stupidité bancaire est un problème moins facile à résoudre. "

10.03.2008

Discours du Nain: un Must technologique

A Hanovre, du 4 au 9 mars, à Hanovre, s'est tenu le CeBIT - le salon mondial des technologies. Le partenaire officiel de l'Allemagne en 2008 dans le domaine des technologies de l'information est la France. A cette occasion, notre Nain national a prononcé une allocution d'inauguration. Il serait dommage de rater le morceau. Le texte du discours est disponible sur le site web de l'Elysée. Honnêtement, il serait dommage que vous le ratiez, je ne résiste donc pas au plaisir de vous en faire cadeau sur cette page: CEBIT.pdf
Ne soyez pas déçus, si ce discours n'a certes pas la portée de celui de l'université de Dakar, il n'est pas mal dans le genre insupportablement flagorneur. J'ignore comment la traduction simultanée a opéré, mais si l'on m'avait tenu (et traduit fidèlement) un discours comme celui-ci, ça ne m'aurait pas trop plu. Petits extraits:
  • "Nous [...] on va se battre pour renforcer l'usage [...] des nouvelles technologies en France". Et moi je va me battre aussi.
  • "J'ai compris que Microsoft était formidable, que Microsoft était premier, qu'entendait le rester". Si en plus ils ne sont pas capable de relire ce qu'ils lui ont écrit...
  • "... pour leur expliquer comment je voudrais que l'économie française et l'économie allemande travaillent mieux ensemble". Il est vrai que vu la santé de l'économie française, les Allemands ont tout intérêt à ouvrir grand leurs écoutilles.
  • "... en France, en ce moment, on essaie de faire les réformes que vous, en Allemagne, avez faites depuis des années. [...] On est en train de réformer notre marché du travail, de réformer nos retraites [...] On a créé [...] le système fiscal de Recherche et de Développement le plus favorable au monde." Première nouvelle, les universités et les chercheurs seront ravis de l'apprendre! Personnellement, je n'étais pas au courant.
  • "Nous avons réformé nos universités". Le pire, c'est qu'il en est probablement convaincu!
  • "Je le dis pour féliciter l'Allemagne..." Sûr que ça doit leur faire plaisir d'être félicités par un type qui maintient son pays au-delà des objectifs de dette publique et qui se permet d'outrepasser ses fonctions en intervenant en plein conseil des ministres européens, à une réunion où il n'est pas invité... Tout ça à 3 mois de prendre la présidence de l'Union européenne...
  • "Je veux d'ailleurs dire à Monsieur Barroso [...] de soutenir les réformes que nous mettons en oeuvre en France". Bien sûr, dis-le lui, et il accourra au pied.
  • "Je voudrais terminer par là" - N.B. On n'en est qu'à la moitié du discours.
La meilleure dans le style inutilement flatteur et politiquement absurde, reste quand même celle-ci: en s'adressant à l'Allemagne en général:
  • "... vous êtes pour nous, Français, un modèle. On va faire tout comme vous. Et c'est cela la vraie amitié."
Et sur le plan du pseudo-familier, c'est-à-dire du pseudo-bon sens populaire, c'est-à-dire du réel-poujadiste, une phrase emblématique:
  • "On ne peut pas se contenter de dire: l'Allemagne et la France, on doit être amie. Ok et après? Non, il faut que l'on se mobilise sr des projets concrets et on va les trouver ensemble."
Allez, encore un coup de brosse:
  • "Je voudrais terminer (N.B. c'est la deuxième fois qu'il termine) en vous disant que la France, les Français, avons une grande admiration pour le travail que vous faite en Allemagne [...] il faut que vous sachiez cela: nous admirons le travail que vous avez fait". Le "s" qui manque à "faite" n'est pas de mon fait, mais celui du texte original. Vraiment, ce Guaino, il a peut-être de bonnes idées pour ses discours, mais il va falloir lui acheter le Petit Robert.
Maintenant, si j'étais un homme politique d'un pays européen autre que la France ou l'Allemagne, je prendrais un peu ombrage de ce genre de déclaration:
  •   "La présidence que j'aurai de l'Union, je ne veux pas que ce soit un succès de la France, mais un succès de la France et de l'Allemagne. On va la gérer ensemble [...] c'est cela la responsabilité de nos deux pays." Il ne reste plus qu'à prier pour que, le jour où il ira en Espagne, il dira qaux Espagnols que seules la France et l'Espagne comptent, puis que quand il ira en Grèce, seules les Grecs et le Français occuperont ses pensées, etc. Parce que sinon, les petits copains vont se mettre à compter les points...
  • "... pour moi, venir au CEBIT, ici à Hanovre, ce n'était pas tout à fait une mondanité...". Ah, ben encore heureux.
Le suspense reste entier: de même qu'à la Star Ac', on fait des célébrités avec des musiques de merde et des paroles à chier, Guaino, Mignon et consorts, les paroliers et metteurs en musique des discours du Nain, vont-ils un jour accéder au firmament des Victoires de la musique (les mal nommées)? Il serait dommage en effet que de tels talents restent méconnus. Le chanteur quant à lui n'est pas sans rappeler un mélange d'Alain Delon et de Louis de Funès - s'ils avaient chanté: entre le contentement de soi marmoréen et la grimace du cabotin sautillant, le croisement a donné un résultat inattendu: notre président sur les planches, le sceptre dans une main et la boîte de cirage dans l'autre.
Ah, au fait. Si quelqu'un pouvait me dire ce que CeBIT signifie... Parce que même sur le site du CeBIT en question, je n'ai pas trouvé l'info! 

28.02.2008

Jean-Marc Sylvestre, la catin respectueuse

L'Edgar Faure de l'économie nous en a fait une bien bonne une fois encore. Un conseil, mes amis: si vous êtes en manque d'inspiration pour votre blog, écoutez Jean-Marc Sylvestre à 7h23 sur France Inter; honnêtement, quand on a entendu ça ne serait-ce qu'une fois, on comprend la nécessité de payer sa redevance audiovisuelle.

Il y a encore deux semaines, JMS béait d'admiration devant les Etats-Unis: ah, ce dollar plus faible que l'Euro, quelle chance il représente pour ces bons Etats-Uniens. Les subprimes ne sont qu'une migraine passagère, d'ailleurs on s'attend cette année à une croissance record; la flexibilité du marché du travail permet aux USA, contrairement à la vieille Europe, d'engranger des profits et une croissance record; que ce modèle n'a-t-il pas cours chez nous, etc. etc. A chaque fois que Jean-Marc Sylvestre parlait des Etats-Unis, je m'attendais à trouver une flaque d'incontinence sous ma radio...

Or, ce matin, revirement. je cite de mémoire: "Alors que les Etats-Unis entrent en récession, l'Europe, elle, se porte plutôt bien." -  "Contrairement aux Etats-Unis, où l'endettement privé atteint des sommets, le déficit de l'Union européenne provient surtout des dettes nationales, et l'endettement des particuliers et des entreprises y reste à des nivaux ultra-raisonnables." - "L'appréciation de l'Euro est une bonne chose pour le consommateur car elle fait baisser les prix des produits fabriqués dans le pays émergents qui payent en dollar". Il y a des jours où l'on regrette de ne pas avoir d'enregistreur à cassettes sur son autoradio.

Nous l'aurait-on changé? Non, bien sûr. Pour trouver l'explication de ce changement de cap, il suffisait d'écouter la suite: "bien entendu, cet Euro fort finira par nous poser quelques problèmes". Jean-Marc Sylvestre est tout simplement Sarkoziste. Tel son maître, il change chaque jour d'avis avec une sincérité totale, suivant que, sur son baromètre, c'est la donzelle à l'ombrelle chinoise ou le petit bonhomme au pébroque qui pointent leur nez dehors. Jean-Marc Sylvestre est à l'économie ce que les cours de la bourse sont à la fonction continûment dérivable: un défi permanent, un déni de réalité, un intervalle ouvert de mesure nulle. Jean-Marc Sylvestre est un visionnaire: par-delà la flexibilité du contrat de travail, loin devant la financiarisation de l'opinion, il est parvenu au stade ultime du capitalisme intellectuel: convertir son intégrité et son amour-propre en actions EuroTunnel et, pour assurer ses vieux jours, placer sa propre pensée sous la forme de stock-options.

Merci, Monsieur Sylvestre, pour ces précieux instants radiophoniques où, malgré l'interdiction des maisons closes et du raccolage passif, vous démontrez publiquement et de façon quotidienne que le plus vieux métier du monde, s'il veut survivre, doit toujours s'exercer en vitrine!

27.02.2008

Télé,radio: l'inquiétant glissement de la réalité

Janvier 2008. Jo Wilfrid Tsonga, joueur de tennis quasi-inconnu quelques jours auparavant, parvient en demi-finale de l'Open d'Australie. Le soir même  du jour où sa victoire est conue, PPDA l'interviewe "en direct" dans le 20 heures de TF1. Questions, réponses (avec un petit décalage; normal, nous dit-on, c'est la distance et la retransmission par satellite). Il faut attendre la fin de l'interview pour que PPDA mentionne en passant: "merci de nous avoir accordé cette interview, enregistrée tôt ce matin".
Vendredi matin dernier, sur France Inter. Au cours de la tranche du 7/9 matinal, Nicolas Demorand repasse, comme presque chaque jour, un extrait du sketch de Didier Porte, prononcé la veille dans l'émission "Le fou du roi". Annonce de N.D. avant que le sketch démarre: "Bonjour, Didier Porte, comment allez-vous?" 

Aujourd'hui dans Le Parisien. Nicolas Sarkozy admet, dans une interview au journal, qu'il aurait mieux fait de ne pas répondre au quidam qu'il a traité de "pauvre con" au salon de l'Agriculture. Un peu plus tard dans la journée, on apprend que le commentaire a été rajouté après coup par les services de l'Elysée [Lien] et que, par conséquent, il ne faisait pas réellement partie de l'interview.
Ce soir, sur TF1 (N.B. j'écris ces lignes le 26 au soir). Harry Roselmack fait une interview de Léopold Heymans, le spationaute français qui tourne  en ce moment  à 400 kilomètres au-dessus de  nos têtes.  Commentaire du journaliste: "Ce n'est pas tous les jours que l'on a la chance d'interviewer un spationaute en direct de la station spatiale". Jeu de questions-réponses, certes convenues mais pleines de bonnes intentions, entre l'homme de télé et l'homme de l'espace. Fin de l'interview et mention en passant du journaliste: "interview réalisée cet après-midi".
Les anecdotes peuvent faire sourire. On se souvient qu'en 1991, PPDA avait tenté de nous faire avaler une pseudo-interview de Fidel Castro, qui n'était en réalité qu'un jeu de questions enregistrées a posteriori sur des réponses de Fidel à un autre journaliste. A l'époque, la tentative avait fait scandale. Désormais, apparemment, tout le monde peut travestir la réalité sans que cela ne fasse tiquer personne. Arguments communément invoqués: "tout le monde le fait"; "ce n'est pas si grave"; "ce n'est pas du vrai direct, mais ça pourrait en être, car le journaliste a réellement posé ces questions." etc.
Si l'on comprend bien, on a le droit de nous présenter les choses, non pas comme elles sont, mais comme elles ont failli être. Ou comme elles auraient pu; ou comme elles étaient presque. On a le droit de ne pas nous dire la vérité, puisque l'esprit, ou l'intention - à défaut de la lettre -y étaient.
On a le droit de nous édulcorer la réalité, parce que... parce que quoi, au fait? Edulcorer, agrémenter, enjoliver, embellir, modifier la réalité, cela s'appelle mentir. Tout bêtement. C'est faire la preuve, au mieux, d'un défaut de professionnalisme, au pire, d'une absence d'honnêteté. Après les glissements juridiques de nos hommes politiques (vouloir passer par-dessus le Conseil constitutionnel pour passer en force une loi qu'il a partiellement retoquée), voici venus ceux des professionnels de l'information.
Ca commence comme ça. La question que l'on peut se poser est: où cela finit-il ?

19.02.2008

Les idées du Nain: un édito qui a du poids

Pas la peine, dimanche 17 février, de regarder l'émission de Serge Moati, le sémaphore journalistique de la Cinq qui s'efforce d'imiter Michel Polack dans le registre du débat désorganisé et cacophonique. "Ripostes" ne sera jamais "Droit de réponse", même s'il tend à se rapprocher de son idéal de bordel pseudo-journalistique. Saluons au passage la prestation droite, honnête et documentée de Vincent Peillon, qui remonte un peu dans mon estime après son baroud avec le NPS. Mentionnons simplement au passage que l'émission était consacrée à la déclaration du Nain au dîner du CRIF.

Au lieu de la télé, un peu de lecture. Au sujet (et surtout au-dessus, loin au-dessus) des élucubrations religio-fantaisistes du Nain hyperactif, ci-dessous le texte intégral d'un édito écrit par Claude Lanzmann et paru dans Le Monde, Lien ici. Ci-dessous, le texte intégral au cas où le journal rendrait payant l'accès à l'article.

Le mort saisit le vif, par Claude Lanzmann 

Je ne suis pas de ceux qui se conduisent comme si la campagne présidentielle n'était pas terminée et tiennent le président de la République pour un usurpateur. Je me sens d'autant plus libre pour m'interroger sur l'étrange proposition qu'il a avancée dans son discours au CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). Nul doute que Nicolas Sarkozy, s'adressant aux juifs, ne soit animé par la sympathie et les bonnes intentions, comme il le fut à Rome, lorsqu'on le fit chanoine, ou à Riyad devant les membres du Majliss As-shoura. Mais l'enfer, on le sait, en est pavé, les contre-finalités et les effets pervers sont engendrés par des prémisses qui le sont également.

Le président de la République pensait sûrement que les juifs allaient lui être reconnaissants de son formidable "cadeau", théâtralement décrété : la prise de relais d'un enfant assassiné il y a soixante-cinq ans, dans les chambres à gaz d'Auschwitz ou de Treblinka, par un autre du même âge aujourd'hui, mais bien vivant, élève de CM2, à qui seront confiés le nom, l'histoire, les photographies du petit mort et qui aura le mandat, sinon de le ressusciter, du moins d'en perpétuer le souvenir.

 

Au Holocaust Memorial Museum de Washington, on épingle au revers de la veste de chaque visiteur un badge avec le nom d'un juif exterminé dans la Shoah. Le visiteur perd son nom et prend celui d'un mort pendant les deux ou trois heures que dure le parcours. Les communicateurs du musée prétendent que l'identification joue à plein, permettant à l'émotion de se donner libre carrière : le mort saisit le vif.

Le président, lui, a parlé dans son discours "d'éclats de mémoire", onze mille éclats donc, individualisés, subjectivés. L'enfant vivant de CM2 devient le correspondant de l'enfant juif, comme nous avions autrefois, en classe d'anglais, des correspondants britanniques, canadiens ou australiens. La différence est que nous étions tous vivants. Les prisonniers condamnés à de longues peines ont eux aussi des correspondantes, les soldats sans famille aussi. Rien de neuf dans tout cela, c'est une vieille idée de la charité chrétienne et, aux Etats-Unis, mormone.

J'entends bien, à la lecture des déclarations des inspirateurs ou inspiratrices du président, qu'on prétend lutter contre le racisme, dont la Shoah est le paradigme - ce qui fait pour une part son unicité. Mais la mémoire de la Shoah est autrement plus complexe que ces simplifications mêlées et brouillonnes, qui témoignent d'un activisme de néophytes, semblant faire table rase de cinquante ans d'historicisation acharnée.

La Shoah n'est pas une terra incognita et son histoire n'est pas une tabula rasa : des dizaines de milliers de livres ont été écrits dans le monde entier, des films, des oeuvres, des témoignages, etc. Des hommes et des femmes, des éducateurs, des enseignants travaillent et réfléchissent chaque jour à la transmission de l'événement central du XXe siècle. Plus que tous, les juifs ont contribué à cette transmission et, soyons-en sûrs, le feront dans les siècles des siècles. Cela ne s'arrêtera pas.

C'est une mode surprenante aujourd'hui que d'entendre un peu partout : "Les derniers survivants disparaissent, après eux, il n'y aura plus rien." Cette crainte est une prémisse doublement erronée : pour commencer, et c'est heureux, des survivants ont encore bon pied bon oeil ; croit-on par ailleurs que la mort du dernier centenaire de la guerre de 1914 va brutalement rejeter celle-ci au néant, la frapper du sceau de l'oubli ? Voilà longtemps que la pédagogie et l'enseignement de la Shoah sont à l'ordre du jour et que la Fondation pour la mémoire de la Shoah s'affronte sans trêve à ces questionnements. Je ne discute pas ici des effets traumatisants que le relais des enfants morts pourrait avoir sur les petits relayeurs. Si c'est trop lourd pour eux ou mal accompagné, ils oublieront. Les choses, nous avons appris cela, doivent venir à leur heure.

Je n'ai jamais ni demandé ni imposé à mon fils âgé de 14 ans et demi de voir mon film Shoah. Cela a été sa décision, de son seul ressort. Il l'a fait quand il l'a voulu, comme il l'a voulu, je ne lui ai posé aucune question. Il m'en a parlé de lui-même au bout de six mois. Le film avait fait son chemin en lui. Quel chemin ! C'était l'intelligence, l'émotion instruite par l'intelligence, le contraire de l'identification facile ou forcée, qui parlaient par sa bouche.

J'en profite pour dire au passage que la transmission s'effectue au premier chef par la culture et les oeuvres d'art. Deux ministres de l'éducation nationale, Jack Lang et François Fillon, l'avaient profondément compris. Le premier initia un DVD de trois heures d'extraits de Shoah pour les lycéens et collégiens de France, à partir de 13 ans, qui fut adressé à tous les établissements du pays. Quant à François Fillon, il m'accompagna dans plusieurs lycées, dont certains réputés difficiles, et peut témoigner de l'impact extraordinaire des séquences choisies de Shoah sur les élèves, majoritairement maghrébins ou noirs. Le premier ministre s'en souvient sûrement encore.

Quoi qu'il en soit, gardons-nous de l'activisme mémoriel qui semble, à chacune de ses éruptions, redécouvrir à neuf ce qui est su depuis si longtemps, et, incapable de regarder en face l'immensité de la perte, s'ingénie à ouvrir des chemins secondaires qui instituent l'oubli plus que la mémoire.

Claude Lanzmann est directeur des "Temps modernes", cinéaste.

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