14.12.2010

Idex, Labex, h-index, grosse m...ex !

Vous ne pouvez pas être passés à côté. La tendance, le must, que dis-je, le hype, de cette fin d'année, c'est le suffixe "ex".

Vous, je ne sais pas; mais chez moi (traduire: au sein du machin censément autonome depuis fin 2008 où j'essaie de remplir ma mission d'utilité publique, à savoir enseigner un peu d'ingénierie à des types qui prennent une calculatrice pour multiplier un nombre par 10), les chefs ne jurent que par ça. L'initiative d'excellence ("Idex"), les laboratoires d'excellence ("Labex") sont devenus les ovules  surdimensionnés autour desquels les spermatozoïdes se chicornent pour essayer d'obtenir la place.

Mon labo devait forcément en être. Peu importe que les Labex soient, sur le papier au moins, réservés aux labos notés A+ par l'Aeres, alors que nous avons été, cette année même, notés A. Au contraire; car un Directeur de Recherche (DR) d'un EPST que je ne nommerai pas, en charge du projet, a décidé que cette note, obtenue à l'arraché, nous placerait en position de leaders: il suffisait de monter un projet de Labex avec d'autres labos encore moins bien évalués que nous!

Ce qui fut fait. Nous avons ainsi vu se monter à une vitesse météorique un projet à peu près sans queue ni tête. Ceci dit, l'important n'a jamais été que ça serve à quelque chose. Nous avons calculé que, vu le nombre de labos impliqués dans ce projet et le nombre moyen de chercheurs par labo, le Labex rapporterait environ 1000 euros par chercheur et par an... Dans l'hypothèse, bien sûr, où il serait financé en totalité. Vu le nombre de réunions qui ont été convoquées entre les chefs de labo et leurs sbires en charge du dossier, il est à peu près probable que le pognon a déjà été bouffé sous forme de temps passé.

Le cadre A en charge du projet en a profité pour régler ses comptes. Il fallait, dans ce dossier de Labex, inventorier les "chercheurs à fort potentiel". Pour cela, deux critères ont été retenus: (i) le nombre de publications sur le dernier exercice quadriennal et (ii) le H-index. Cela a donné lieu à des foires d'empoigne entre labos, car un H-index de 7 ou 8 peut par exemple apparaître comme très bien pour une communauté très restreinte de modélisateurs (qui ne citent en général une publi que quand elle apporte quelque chose de très nouveau), alors que pour une population énorme de biologistes ou de médecins, il semblera totalement ridicule. Après moult tractations, tout le monde a fini par tomber d'accord sur une valeur seuil de 10.

Quelle coïncidence: le Cadre A en question (qui a mené les négociations sur ce point) a précisément un H-index de 10!

Cela lui a permis d'apparaître comme un chercheur à fort potentiel, alors qu'il ne fait plus de recherche depuis environ 15 ans. Néanmoins, la coutume de l'EPST dont il est issu veut que, lorsque quelqu'un balance une publi, tous les membres de l'équipe sont co-auteurs; surtout le chef d'équipe, même quand il ne fait rien. Etant chef d'équipe depuis 15 ans, il totalise probablement le nombre de publis le plus important de tout le labo. Le H-index est bien sûr en rapport.

Chose comique, aucun des auteurs véritables des publis qui ont permis à ce DR de figurer dans la liste d'excellence n'a été inclus dans cette liste. On se retrouve ainsi dans la situation où un DR à 5 ou 6 ans de la retraite, qui ne fait plus de recherche depuis 15 ans, est qualifié de "chercheur à fort potentiel"; alors que ceux qui ont fait le boulot et lui ont permis de prétendre à ce statut en sont exclus.

Pourquoi ce billet? Tout simplement par fierté mal placée. Je suis assez content de voir confirmée, une fois de plus, une maxime que vous retrouverez probablement en tête de ce blog, si vous avez le courage de remonter le temps:

"Pour réussir, ne jamais travailler; faire travailler les autres".

Mais bon; comme maxime, ça fait tellement système capitaliste, actionnaire de grand groupe, trader de banque londonienne, gestionnaire de hedge funds... Je me demande si je ne vais pas perdre toute crédibilité auprès de mon lectorat!

 

P.S. Votre humble serviteur n'a pas été retenu sur cette liste. Tout d'abord parce que son H-index était sous-estimé (d'un facteur 2 environ), ce qui le mettait hors jeu; ensuite, parce, convaincu de l'ineptie totale du H-index en question, il a refusé d'en fournir la vraie valeur, ce qui l'aurait inclus dans les tableaux. Or, il s'était fixé comme objectif de ne surtout pas y figurer. Il a donc la satisfaction de passer pour un gros nul aux yeux de son laboratoire, qui a bien sûr noté son absence flagrante du bottin des élus. Moyennant quoi, étant reconnu comme un branquignol notoire, plus personne ne lui adresse la parole, ne lui demande de remplir des tableaux d'indicateurs débiles et des projets de recherche foireux en dernière minute, et il peut enfin travailler tranquille.

P.P.S. Remarquez, il paraît que le projet de Labex est à peine envoyé au ministère qu'il faut déjà ouvrir le prochain dossier: l'étape suivante, c'est l'IRT.

30.07.2010

Loi LRU et Conseil constitutionnel

Le Conseil constitutionnel vient juste de décider que la garde à vue de droit commun était inconstitutionnelle.  Le gouvernement a un an pour revoir sa copie, cf. article du Monde et petite analyse sur Rue89.

On apprend dans le même temps que le volet "recrutement" de la loi LRU est également en train de passer devant le même Conseil. En cause: la possibilité pour le CA d'une université de modifier totalement le classement établi par les comités de sélection, ce qui au vu des compétences bien connues desdits CA en matière scientifique, serait effectivement une entorse au principe de sélection par les pairs. Comme conséquence de la prérogative du CA de se mêler de ce qu'il ne comprend pas, on citera la fameuse affaire de l'université de Metz par exemple.

L'article du Monde est un peu boiteux: on n'arrive pas à comprendre si par "professeurs" l'auteur de l'article désigne en fait tous les enseignants (PR et MCF donc), mais dans l'essentiel le principe y est.

A consulter également, sur le site du Monde, les réactions des lecteurs, qui bien que peu nombreuses pour l'instant, ne manquent pas de sel (anecdotes garanties). Je précise que, bien que le commentaire du dénommé Pol reflète totalement ce qui se passe dans mon labo, ce n'est pas moi qui ai écrit cette réaction!

15.07.2010

Mon affaire Woerth à moi (suite)

Juste une info rapide, pour faire suite à la note précédente:

  1. Bien-Gentil et Jeunot ont obtenu la bourse de thèse de l'Ecole doctorale pour leur candidat;
  2. mais je vous rassure, Brutus et Calimero également! Avec un candidat qui n'était au départ pas issu de l'Ecole doctorale. Ce qui, je vous le rappelle, était la raison invoquée l'année dernière pour "gicler" le candidat de Bien-Gentil et Jeunot du concours...

Calimero se retrouve donc avec une 5 thèse en cours d'encadrement; c'est normal, cela fait 4 ans qu'il n'a rien publié. Je l'ai appris récemment, la direction du labo a fait des pieds et des mains pour lui accorder ces 5 bourses, "afin de l'aider"...

Comme le disait un compagnon troufion d'infortune pendant le service militaire: "On n'est pas beaucoup payés, mais qu'est-ce qu'on rit!"

01.07.2010

Mon affaire Woerth à moi

 

Nouveau mois, nouveau billet. Eh oui, il y a longtemps que je ne vous avais pas assommés avec mes vérités toutes prêtes et mes jugements tout faits. Il faut dire aussi que  vous aviez certainement d'autres choses à lire, car l'actualité ne nous a pas épargnés ces temps-ci, jugez plutôt:

  • Guillon et Porte virés de France Inter,
  • Woerth soupçonné de prévarication, des députés réclament la création d'une commission d'enquête, mais
  • non sans avoir au préalable auditionné l'entraîneur Domenech dans le cadre de la Commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale. Oui, vous avez bien lu: culturelles. Maintenant, en France, le foot c'est de la culture. C'est Mitterrand qui va être content: quitter le Pavillon Médicis pour se récupérer les crétins en bleu, vache de brocante! J'ai toujours su que j'étais inculte. Au fait, c'est quoi, le féminin d'entraîneur?

De toutes ces affaires, je n'en ai retenu qu'une seule, qui me touche de près. En effet, nous avons, à notre minuscule échelle bien sûr, notre mini-affaire Woerth à nous au labo. Après tout, il n'y a pas de raison pour que ce soient toujours les mêmes qui s'amusent. Je revendique, moi aussi, le droit d'accès (à ma modeste échelle bien entendu) à cet acquis social qu'est l'affaire de type Woerth. A savoir un gracieux mélange des genres, un léger conflit d'intérêt et une minuscule propension à le nier, assortie d'une infime persistance à ne pas voir où est le problème. Voyez plutôt.

  1. Vous le savez sans doute, il y a dans les disciplines scientifiques non seulement de moins en moins d'étudiants, mais aussi de moins en moins de bons étudiants; ce n'est de toute manière pas si grave, car il y a également de moins en moins de bourses de thèse pour les quelques-uns qui veulent encore faire de la recherche.
  2. Dans ce contexte, l'Ecole Doctorale à laquelle j'appartiens a mis en place, pour l'attribution des bourses MRT, un système extrêmement complexe de préselection des sujets et des candidats par les labos, puis de soutenance extrêmement brève (genre moins de 5 minutes) des impétrants devant une commission constituée on ne sait pas trop comment. La seule chose qu'on sache, c'est que l'ED englobe tellement de domaines qu'il y a une chance infime pour que les gens de la commission soient vraiment compétents dans les domaines de recherche de mon labo. Au final, le véritable critère de sélection des étudiants est: quel était leur classement dans le Master Recherche local? Et si vous n'êtes pas premier, vous êtes foutu.
  3. L'année dernière, deux collègues à moi, que nous appellerons Bien-Gentil et Jeunot, avaient proposé un sujet et avaient trouvé un candidat, que nous appellerons Létranger. Ceci parce que Létranger ne venait pas du Master Recherche local, mais d'une autre université. Létranger était bon, mais a été recalé lors de l'examen de l'ED car la politique était ouvertement de favoriser des candidats locaux.
  4. Très motivé par le sujet de Bien-Gentil et Jeunot, Létranger a accepté de perdre un an et de s'inscrire dans le Master Recherche local, afin de pouvoir concourir à armes égales sur le sujet qui lui tenait à coeur. Il y a bien un petit problème, ni Bien-Gentil ni Jeunot n'ont d'Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) et ne peuvent donc endosser la direction de la thèse, mais mon directeur de labo, bonne âme, était d'accord pour se dévouer (sachant que bien que ne faisant plus de recherche depuis plus de 10 ans, il aime bien voir son nom sur un max de publis...)
  5. Donc, Létranger s'inscrit, passe les exams du Master Recherche local, et finit... major. Ce qui fait a priori de lui le récipiendaire quasi inévitable de la bourse de thèse (car probablement il n'y en aura qu'une) qui sera attribuée au labo.
  6. C'est là que ça se gâte. Les formalités de dépôt des sujets de thèse de l'ED approchent... Bien-Gentil et Jeunot envoient un e-mail au directeur de thèse potentiel pour lui rappeler qu'il doit effectuer un certain nombre de formalités (se connecter sur le site de l'ED, entrer un identifiant, des mots-clés, approuver le sujet, etc...). Pas de réponse. Un peu plus tard, nouveau mail de rappel. Pas de réponse. Troisième salve. Toujours rien.
  7. Ils finissent par trouver ça louche et, comme la date de clôture de dépôt des sujets approche, ils parviennent à coincer le directeur lors d'une de ses (désormais très rares) appartitions au labo. S'ensuit une conversation un peu alambiquée, où ils s'aperçoivent que le directeur s'appelle Brutus, car il leur a planté un joli couteau dans le dos. En fait,
    1. il n'a plus du tout l'intention de diriger leur sujet de thèse, car
    2. il a accepté d'en encadrer un autre, concurrent, pour le compte de deux autres personnes, que nous appellerons Calimero et Nez-Dans-Le-Guidon, sachant que
    3. Calimero s'appelle comme ça car notoirement connu pour pleurer partout qu'il n'a pas de temps pour faire de la recherche, moyennant quoi on lui a accordé par pitié 4 bourses de thèses (dont aucune publi n'est encore sortie après bientôt 3 ans)
    4. Nez-Dans-Le-Guidon ne fait attention à rien d'autre qu'à a recherche et n'était absolument pas au courant que Brutus avait déjà promis son encadrement à d'autres personnes.
    Voilà donc Bien-Gentil et Jeunot sans personne pour porter leur sujet.
  8. Je vous rassure: un collègue a entendu parler du problème. Il s'est porté volontaire pour servir de directeur de thèse pendant 1 an, le temps que Bien-Gentil passe son HDR (il doit avoir sur son CV une soixantaine de publications et presque autant d'encadrement de stagiaires et de DEA, ça ne posera pas de problème). Létranger est donc momentanément sauvé.
  9. Sauf que maintenant, il faut préparer les 4 ou 5 minutes de soutenance qui vont avoir lieu devant la commission de l'ED. Et répéter. C'est là que Calimero sort du bois. Calimero est membre d'un machin sans existence statuaire, appelé "Conseil scientifique" du labo. Ce conseil ne sert à rien, sinon à donner à Brutus un confortable sentiment de chambre de résonance. En effet, tous les membres du conseil ont été nommés par Brutus, et ce sont tous des cadres B, c'est-à-dire qu'ils ont un poids scientifique faible, donc une capacité à la contestation quasiment nulle.  Ce conseil fonctionne de la façon suivante: Brutus a une idée tout seul dans son coin; il la soumet au conseil scientifique, qui pour cause de légitimité et poids décisionnel insuffisants, l'approuve à l'unanimité [1]. Calimero lance une initiative: tous les étudiants de Master Recherche qui vont plancher devant l'ED doivent être auditionnés par le conseil scientifique du labo.
  10. C'est là que ça se complique. Bien-Gentil et Jeunot envoient un message à tous en précisant que c'est ok, mais seulement sous certaines conditions: comme il y a un conflit d'intérêt potentiel assez flagrant (sur 4 étudiants postulant à l'ED, 3 ont des directeurs ou encadrants de thèse membres du conseil scientifique - seuls Bien-Gentil et Jeunot n'y sont pas!), les membres du conseil scientifique qui soumettent des candidatures ne devraient pas assister à ces présentations.
  11. Réaction outragée de Brutus: "Ne sombrons pas dans une paranoïa excessive" ; "franchement, est-ce que nous avons une tête à favoriser des conflits d'intérêt?"; ou encore "nous risquons, par un formalisme excessif, de nous diviser sur des étudiants qui par ailleurs vont manger ensemble tous les midis". NB. C'est faux: la compétition exacerbée sur les bourses de thèse fait que plus aucun étudiant ne parle aux autres, tout le monde s'évite, et quand ils vont au Resto U, c'est chacun de son côté.
  12. Réponse de tous les membres du conseil scientifique nommés par Brutus (sauf un: Calimero): nous admettons qu'il y a conflit d'intérêt potentiel et annulons le passage des acndidats devant le conseil scientifique.
  13. Sur le plan anecdotique, réaction de Brutus: vous faites bien comme vous voulez; moyennant quoi je maintiens qu'il n'y a pas de conflit d'intérêt. Je n'ai pas le temps de m'occuper de vos histoires, car je suis en ce moment occupé à sauver mon EPST de tutelle du désastre.

Ce ne sont que les grandes lignes de l'affaire. Je vous passe les détails, car sur le plan anecdotique c'était nettement plus croustillant et riche en tirades mélodramatiques que mon pauvre exposé factuel. Là où notre Affaire Woerth locale l'emporte sur l'Affaire Woerth nationale, c'est d'une part que nous connaissons les protagonistes, et que d'autre part la rue semble - momentanément du moins - l'emporter.

Mais ce n'est peut-être que momentané. Le verdict véritable sera rendu la semaine prochaine par l'école doctorale. Et comme, contrairement à Brutus, Bien-Gentil et Jeunot n'y comptent aucun ami... Je vous tiendrai au courant, c'est promis.

[1] N'importe qui de sensé dirait: "c'est une farce, une parodie de démocratie". Il ou elle aurait raison. C'est sans doute la raison pour laquelle l'Aeres a trouvé ça très bien.

08.05.2010

Libéral/bureaucrate, etc.: point de vocabulaire et autres

Suite aux échanges nés du billet précédent, et comme votre humble serviteur ne sera pas en mesure de poster la semaine prochaine (eh oui, des fois il faut travailler), une petite réponse rapide aux deux intervenants.

Mathieu P. pointe avec raison les différentes acceptions du mot "libéral". Je ne suis toutefois pas entièrement d'accord avec la définition qu'il en donne. Je l'avoue, dans un premier temps, j'ai un peu douté, au point de consulter le Larousse et le Robert.

  • Les deux dicos sont à peu près d'accord sur l'acception philosophique/politique:"Favorable aux libertés individuelles dans le domaine politique" (je cite le Robert). Vous remarquerez toutefois qu'ils ne parlent pas d'ériger la liberté individuelle en valeur suprême.
  • Sur le volet économique, le Larousse fait ça en une étape; le Robert en deux, puisqu'il renvoie à "Libéralisme". Mais au final, on arrive à des définitions très semblables (ici le Robert, puisque c'est lui que j'ai sous les yeux): "Doctrine selon laquelle la liberté économique, le libre jeu de l'entreprise ne doivent pas être entravés".
  • Le Robert ajoute le sens vieilli de prodigue/généreux, mais ce n'était pas celui qui nous occupait.

Dans aucun des deux, je ne retrouve la notion de liberté individuelle érigée en valeur primordiale. Par contre, lisez plutôt:

  • "Libertaire: qui n'admet, ne reconnaît aucune limitation de la liberté individuelle en matière sociale, politique" (Le Robert). Les deux donnent des définitions presque identiques au mot près. Ils ajoutent tous les deux le synonyme "Anarchiste". N'était-ce pas plutôt cette notion que vous aviez en tête?

Tom Roud a probablement été (ou est probablement en train d'être) confronté à la bureaucratie (en vue d'un concours CR, MCF, PR peut-être?) Les arguments auxquels il a été confrontés ne sont, en France, pas l'apanage du système bureaucratique. Ils sont aussi très fréquemment utilisés par les tenants du système dit "libéral", c'est-à-dire du privé. J'ai eu droit au même type d'argument lorsque je me demandais si la société dans laquelle j'avais fait ma thèse (et qui appartenait à l'époque à un très grand groupe industriel) allait m'embaucher par la suite.C'est pourquoi je suis convaincu que "libéralisme" (au sens économique) et "bureaucratie" ne sont pas mutuellement exclusifs. Ils se recoupent très souvent. En outre, les dirigeants du privé ne sont pas forcément plus amateurs de "moutons à cinq pattes" que nos bureaucrates de la recherche: un chef, en général, ça n'aime pas l'imprévu.

Est-ce pour autant pour des raisons de comparabilité (néologisme?) que, lors des candidatures en France, l'on rejette les gens qui explorent de nouvelles voies de recherche? Peut-être, mais ce n'est pas toujours pour cela. Je vois trois raisons qui passent avant celle-là:

  • souvent, les équipes qui recrutent ont sous la main un candidat (local ou non) déjà bien identifié et c'est lui qu'elles veulent voir arriver en tête du concours. Les comités de sélection, y compris à l'échelon national (pour des organismes comme le CNRS par ex.), donc réputés dégagés de toute pression, ne sont pas toujours neutres, car il y a toujours le copain d'un copain qui y siège...
  • le fait que le candidat n'est pas perçu comme immédiatement "rentable" par l'équipe d'accueil potentielle. J'ai pour quasi voisins de bureau des DR et CR très performants sur le plan de l'activité scientifique et de la publi, et qui pourraient donc se permettre une diversification de leurs thèmes de recherche, et qui pourtant la refusent. La raison est que, quand on sort 5 publis par an sur un thème de recherche dans lequel on est presque le seul, on n'a plus envie de changer [1]. Dans ces conditions, l'irruption d'un candidat qui propose de faire autre chose est une menace indirecte de faire baisser à peut-être 2 ou 3 le nombre annuel de publis du DR pendant un ou deux ans. Même si par la suite, le nouveau recruté permettra de faire monter à 7 ou 8 le nombre de publis annuelles, très rares sont mes homologues cadres A qui oseraient prendre un tel risque;
  • un peu comme sur les marchés financiers, un effet spéculatif sur les profils. Lorsqu'on écrit un profil de recherche atypique, on sait qu'on risque d'avoir peu de candidats. Pourquoi risque-t-on d'avoir peu de candidats atypiques? Parce que les labos "produisent" des thésards et post-docs typiques... étant donné que ce sont les thésards et les post-docs dont leur recherche -typique - a besoin! Au moment de choisir un sujet de thèse, les étudiants se dirigent tout naturellement vers les profils qu'ils savent les plus demandés au moment de l'ouverture de poste... et la boucle est bouclée!

Une des rares exceptions du système universitaire: les sections de maths applis. Pour avoir assisté à des réunions de rendu des comités de sélection (et avoir ausi postulé à des postes dans ces sections), je sais que les matheux n'ont absolument pas peur de recruter des gens dont le profil n'a absolument rien en commun avec celui du reste de leur équipe. J'ai même souvent entendu cet argument pour justifer des recrutements! Bon, bien sûr, il faut que ça reste des maths... Si un matheux appli se pointe dans une section de maths pures, on va lui chier dessus; de même qu'un mécanicien qui se pointerait dans une section de maths applis, il ne faut pas espérer non plus que les anticoprs ont une tolérance infinie!

Pour le reste, le système français, malgré une bureaucratie parfois pesante,  et les critiques incessantes dont il est la cible de la part  de ceux qui n'y ont jamais travaillé (et de ceux qui aimeraient le casser), présente un avantage immense: une fois que l'on y est entré, la liberté quasi totale de gérer sa recherche et sa carrière exactement comme on l'entend. En somme, vous devenez une sorte d'auto-entrepreneur.

  • Vous voulez faire de la science et rien d'autre, en envoyant chier toutes les luttes de pouvoir qui se déroulent à vos côtés? Pas de problème. Vous ne serez pas bien payé, vous ne serez pas bien considéré, mais on vous laissera tranquille, et vous pourrez vous regarder dans la glace le matin.
  • Vous voulez faire de la politique? Aucun souci: le monde est plein de GDR, IFR, UFR, UMR, ORE et autres OSUs dont les bureaux ou les comités de direction seront ravis de vous accueillir. Et en prime, vous passerez rapidement classe exceptionnelle, car vous serez dans les salons où l'on cause. Du coup, vous aimerez aussi vous regarder dans la glace.
  • Vous voulez vous rendre utile en transmettre votre savoir en enseignant? Please be my guest, vos collègues sont tout prêts à vous refiler les heures de TD et de TP dont ils ne veulent plus. Et les étudiants vous adoreront (ce qui est quand même plus gratifiant).

Et, cerise sur le gâteau, vous voulez foutre le boxon dans le système? Il vous suffira de travailler deux fois plus que les autres; ainsi vous publierez deux fois plus que la moyenne, vous serez scientifiquement irréprochable, et vous pourrez envoyer balader vos directeurs, pseudo-chefs d'équipe autant de fois que vous voulez et empêcher des décisions débiles d'être prises. C'est la voie que j'ai choisie il y a 8 ans, et pour ne pas vous mentir, je n'ai jamais regretté.

[1] 5 publis par an, dans mon domaine, c'est beaucoup. Pour un checheur, la moyenne est 2/an; pour un enseignant-chercheur, 1/an.

08.01.2009

Et une bonne année 2009

A l'heure où les IUT menacent de manifester pour ne pas voir leur budget englobé dans celui de leur université de tutelle (pas fous: on veut bien partager le pognon, mais uniquement avec ceux qui en ont plus que nous!) mais pour au contraire rester leur dotation propre, à l'heure où les COPS (dont on ne sait pas trop ce que c'est ni ce que ça va donner) remplacent les commissions de spécialistes et où les PFR remplacent les départements de recherche, il n'est pas inutile de souhaiter à tous les lecteurs de ce blog une année 2009 aussi bonne que possible.

A ce sujet, soyez remerciés bien bas de votre fidélité, car vous continuez à venir nombreux consulter régulièrement ces pages où plus rien ne se passe (je suis légèrement submergé ces temps-ci), ce qui atteste de votre part un tempérament de chercheurs enragés: ce n'est pas parce qu'il n'y a aucun résultat que l'on doit désespérer de voir un jour venir quelque chose!

 Au menu de l'année 2009 (si l'Intelligent Design a raison et si Dieu - qui alors existe forcément - consent à me prêter vie):

  • on doit écrire le bilan à mi-parcours du quadriennal actuel (2007-2010) de mon labo
  • et écrire la prospective du prochain (2011-2014);
  • on doit renouveler les cadres dans mon département d'enseignement;
  • si on a du bol, on recrutera un maître de conf, avec les amusements habituels autour de la définition des profils et des commissions ad hoc de recrutement;
  • je me suis juré de travailler moins.

Oui, je sais, le dernier point est totalement absurde et irréaliste, mais il fallait bien que je vous fasse rire. Par contre, les quatre premiers éléments de cette liste à puces devraient me fournir l'occasion d'anecdotes intéressantes dans les mois qui viennent. Par conséquent, ne perdez pas espoir, je reviendrai (souvent je l'espère) pour vous alimenter en turpitudes et absurdités comme seul notre système sait en produire.

D'ici là, aux futurs candidats au hachoir et à la moulinette que sont la qualification et le recrutement sur les postes d'enseignants-chercheurs de notre belle université molle, je souhaite bon courage et bonne chance.

24.10.2008

Qui faut-il croire?

Parmi les guérisseurs de tout poil qui se pressent au chevet de la finance mondiale - plans de "recapitalisation" (c'est pour ne pas prononcer le gros mot "nationalisation"; c'est comme quand on dit qu'un aveugle est non-voyant ou qu'un sourd est malentendant), "injection massive de liquidités", les incantations ne manquent pas dans le petit univers des spécialistes. De l'autre côté, les banquiers (surtout français) vous expliquent inlassablement qu'il n'y a pas de problème, juste avant d'avouer que l'Ecureuil a perdu ses noisettes et laisse la Caisse d'Epargne avec un trou de 700 millions d'euros... Bref, qui croire? Ceux qui disent que tout va bien, ou ceux qui prétendent que le malade est malade, et que la guérison sera lente et douloureuse? Un petit exemple, tiré de la vie de tous les jours.

Il y a 2 semaines, je trouve dans ma boîte à lettres le prospectus suivant:

20081024074244235.pdf

Vous avez lu vous-mêmes: résultats garantis, fiabilité totale, on fait des miracles, etc. Voilà de quoi, a priori, garantir à l'impétrant un marché, sinon juteux, du moins captif, auprès d'une clientèle très spécialisée.

Or voilà-t-il pas que, quelques jours plus tard, la concurrence passe à l'offensive et qu'un nouveau mage propose ses se(r)vices, sur un format environ deux fois plus grand:

20081024074227813.pdf

En vérité je vous le dis, le premier a de quoi s'inquiéter, car le second est "très fort" et "compétant" (ça change tout). Alors que le précédent se contentait du passé, présent et avenir, le second garantit une protection définitive (est-ce bien malin, d'ailleurs? les clients ne reviendront plus!)

Malheureusement, j'ai déjà le permis; j'ai passé à peu près tous les concours et examens auxquels je pouvais prétendre et je n'ai pas de mauvais blocage. Je n'aurai donc pas recours aux services du monsieur et serai donc dans l'incapacité de vous dire s'il est effectivement "très fort" ou pas.

Par contre, j'ai jeté un coup d'oeil à la notice d'un médicament qui traînait dans un tiroir (seule une face est reproduite), avouez que ce n'est pas la même chose:

20081024074323377.pdf

Si on traduit: attention, c'est dangereux, n'en prenez pas trop, vous risquez d'attraper des boutons, ou pire un oedème, ou d'avoir l'air d'un tuberculeux, alors faites bien gaffe.

Comme pour les clients des banques, mettez-vous à la place du gogo moyen: qui a-t-on envie de croire: celui qui vous dit que tout se passera bien et que vous êtes un type super, ou bien celui qui prend sa calculette et commence à vous aligner des pourcentages en faisant la moue?

Il semble que les traders du système financier mondial, eux, avaient fait leur choix.