27.03.2009

Aire d'un triangle (4) - précisions

La série de billets dont l'aire d'un triangle était le prétexte a eu un succès pour le moins inattendu [Billet 1, Billet 2, Billet 3].

Tout le monde n'était pas d'accord, et on pouvait s'y attendre dès le départ. C'est aussi assez amusant de constater que l'opinion qu'ont les gens de cette question n'est pas nécessairement uniquement fonction de leur domaine d'activité (Mathieu P, Emmeline ou OS, Eric C, N. Holzchuch ou b. n'ont pas forcément les réponses que les stéréotypes tendraient à leur attribuer).

En tout cas, on s'est bien marrés, et avec un total de 38 commentaires (pour l'instant), je pense que c'est la série de billets qui a eu le plus de succès sur ce blog.

J'en profite pour signaler qu'un échange amorcé sur le Billet 3 s'est un peu déplacé sur le Billet 2. La discussion a également été reprise par Eric C sur son blog, que je vous invite à aller consulter, car il pose in fine une question intéressante.

23.03.2009

Aire d'un triangle (3)

Le billet précédent provoque le débat. C'est tant mieux, c'est surtout pour ce genre de chose que je maintiens ce blog (enfin, j'essaie).

Eric C. conteste: "Bien sûr qu'elle est révolue, l'ère des mécaniciens ayant tous un vrai sens physique, maitrisant leur RDM sur le bout des doigts, spécialistes de l'analyse dimensionnelle. Mais il est également possible d'être un ingénieur tout à fait honnête même si on est un peu faché avec le calcul mental, et même si on ne connait pas de tête l'aire d'un triangle. J'en connais plein :)"

Moi aussi, j'en connais plein. Ils sont honnêtes, sans aucun doute. Mais certainement pas compétents. Et je ne peux absolument pas être d'accord avec vous, pour un certain nombre de raisons. En voici quelques exemples, mais on peut en trouver tellement d'autres.

  • Si vos amis ne savent pas calculer l'aire d'un triangle, ils ignorent a fortiori celle du trapèze; par conséquent, lorsqu'on leur présente par exemple une courbe décrivant l'évolution mensuelle ou hebomadaire des dépenses sur leur projet, il y a de grandes chances qu'ils soient infoutus d'en déduire le total des dépenses, puisque ça demande de pouvoir estimer grosso modo une intégrale...
  • Mon expérience me le prouve tous les jours, l'ignorance de la surface du triangle va de pair avec l'incapacité à appliquer une interpolation linéaire. Remarquez, c'est normal, ça fait appel à des notions que, tout comme les surfaces élémentaires, on voit et revoit au niveau de la 5ème-4ème. Je le constate, ce sont ces notions que les élèves-ingénieurs peinent le plus à se rappeler, car elles datent de trop longtemps (8 ans, c'est trop!) En pratique, ça veut dire que les gens ne sont plus capables de faire une règle de trois.

Vous me direz: "mais ce n'est pas grave, pour faire ça on a des logiciels et des calculatrices." Bon, c'est vrai. Mais outre le fait que ça me paraît déshonorant de devoir prendre une calculette ou d'ouvrir Excel pour diviser un nombre par 10 (à 40 ans, j'ai gagné le droit d'être un vieux con), cette inaptitude aux tâches de base a en pratique des conséquences intéressantes.

  • Conséquences techniques: si on a mal rentré ses valeurs, ou si pour une raison ou pour une autre le logiciel de calcul a foiré, les gens sont incapables de s'en apercevoir, puisqu'ils n'ont plus de notions d'ordres de grandeur ni de sens physique de base.
  • Conséquences sur la gestion de projet: dans une réunion où il va falloir estimer rapidement le coût d'une tâche pour pouvoir prendre une décision, on se sépare de plus en plus souvent sans avoir pris aucune décision, la conclusion la plus fréquente devenant: "Bon, alors on fait une estimation et on se revoit dans une semaine pour décider...". Tout ça parce qu'on n'est pas capable de faire sur un bout de papier la multiplication du prix de revient horaire par le nombre d'heures...

Donc je suis désolé de vous le dire, je ne peux absolument pas être d'accord avec vous. Pour moi il est essentiel que mes étudiants sachent la surface d'un triangle, pour plein de raisons. Déjà parce que je veux qu'ils soient capables d'estimer en 30 secondes la vitesse de propagation d'une onde de crue, au lieu d'y passer une demi-heure parce que ça fait appel à une règle de trois; parce que je tiens à ce qu'ils sachent que la force de poussée de l'eau sur une porte d'écluse est proportionnelle au carré de la profondeur; parce que je pense important qu'ils comprennent que l'on ne peut pas décider de construire un barrage voûte de 1000 mètres de haut, vu que la poussée de la flotte sur un barrage triangulaire croît comme le cube de la hauteur...

Juste histoire qu'un jour, on n'ait pas un abruti qui se pointe en disant qu'un mur de béton de 3 cm d'épaisseur va suffire à endiguer une rivière sur 5 m de hauteur... Mais peut-être cela paraîtra-t-il du détail à certains?

Pour autant vraie qu'elle soit, en tout cas dans le contexte et le marché actuels du travail, votre remarque est extrêmement inquiétante, en ce sens qu'elle prouve une chose -en fait, plusieurs:

  • la première, c'est que ce sont les gestionnaires qui ont pris le pouvoir absolument partout dans la société;
  • du coup, la question de la qualité du travail, du service rendu, de la fiabilité du produit, etc., deviennent secondaires. Pur un gestionnaire pur, il n'est intéressant de faire bien son boulot que si ça permet d'engranger du pognon. Dans le cas contraire, ça ne vaut pas le coup;
  • donc forcément, la connaissance et la compétence réelle deviennent accessoires, voire nuisibles, car elles sont perçues comme un frein (à la prise de décision, à l'acceptation aveugle des consignes venues d'en haut, etc.);
  • le véritable produit de tout ceci est un conformisme et une uniformité désespérante des attitudes mentales. et, souvent, la paralysie  et une disparition totale de toute créativité. En général, le premier souci d'un chef c'est d'éviter les emmerdes. Donc si tout le monde est pareil et rentre dans les mêmes petites cases, si personne ne contredit jamais les décisions des chefs du chef, le chef est content. Donc soyez tous pareils, ne venez pas faire chier dans une réunion parce que vous aurez été capables de faire de tête le petit calcul qui prouve que ce que la direction veut vous imposer est totalement débile;
  • l'autre conséquence est la dévalorisation totale du travail - dans le sens travail productif. Cela ne date pas d'aujourd'hui, mais on en voit aujourd'hui le résultat: la merde actuelle est tout de même provoquée pour une grande part par des types qui ont fait le pari que la valeur d'une boîte ne se mesure ni à son chiffre d'affaires, ni à la compétence de ses salariés, mais au cours en bourse de ses actions... Au sujet de la perte de sens du travail, visiblement très mal vécu par les cadres, je vous renvoie à cet article sur Rue89.
  • enfin, ne croyez pas que cette critique ne vise que le secteur privé. Je le vois tous les jours dans ma fac, les gestionnaires et les bureaucrates sont partout. Certains l'ont compris et en font un outil de carrière; d'autres l'ont compris mais ont leur fierté et refusent de se plier à la connerie (pourquoi êtes-vous venus lire ce blog?); d'autres enfin n'ont rien compris  ou n'osent pas et finissent par se sentir coupables parce qu'ils n'arrivent plus à remplir les objectifs débiles venus d'en haut...

L'autre chose que votre remarque indique, c'est que les entreprises confondent sans doute ingénieur et cadre; et qu'elles ne sont pas les seules. Un ingénieur est une cadre, certes, mais un cadre avec une mission particulière: celle de calculer, de concevoir, et de décider en connaissance technique de cause. Si votre boîte n'a pas besoin de ça, elle n'a peut-être pas besoin d'un ingénieur: peut-être qu'un technico-commercial lui suffirait, ou un diplômé d'une école de commerce. Qu'un commercial ne sache pas faire une règle de trois, ni calculer la surface d'un triangle, à la limite ça vaut mieux pour lui: s'il était conscient de la nullité des arguments qu'il déploie pour vendre sa daube, sans doute ne vendrait-il plus rien et il faudrait le virer.

Par contre, ingénieur, c'est un autre métier. Enfin, j'espère que ça l'est encore, et j'espère que le travail est encore utile dans notre société. Mais peut-être suis-je définitivement devenu un vieux con (trop tard!!!) ?

16.03.2009

Petit blocage

Si je trouve le temps d'écrire ce petit billet aujourd'hui, c'est tout simplement que mes 4h30 de cours et de TD prévues pour la journée ont sauté.

Ca a commencé par une foule nombreuse massée devant le portail de la fac à 7h ce matin (je suis un lève-tôt). Exceptionnellement, il ne s'agissait pas des étudiants mais des personnels de la fac.

Même l'accès au labo était barré; heureusement, quelqu'un avait amené des cisailles et a fait sauter le cadenas d'un coup d'avant-bras expérimentés. Demain, j'ai normalement 1h et demie de cours (de 8h à 9h30); je pense que celles-ci vont sauter aussi...

S'il n'y avait que cela, ça ne serait pas trop pénible: même si les emplois du temps sont déjà bien pleins, on s'arrangera pour rattraper d'une manière ou d'une autre le retard pris. Là où c'est plus pénible, c'est que nous avions normalement demain ce que nous appelons un "grand jury". C'est le jury d'école où, pour chacune des 6 filières d'ingnéieurs, nous validons (ou invalidons) les modules et les semestres des étudiants.

A la rigueur, que l'on me fasse sauter mes cours, même si c'est un peu pénible, j'arriverai à faire avec. Par contre, annuler le jury d'école, c'est franchement crétin. Un grand nombre (plus de 50% en fait) de nos étudiants demandent à faire leur 3ème année à l'étranger; pour pouvoir boucler leurs dossiers de candidature, ils sont très souvent besoin que leur semestre soit validé. Ce qui veut dire qu'en faisant grève et en bloquant les campus, leurs enseignants (qui ont déjà un emploi garanti à vie, rappelons-le, et au pire une progression de carrière automatique garantie), tout en ne se pénalisant pas beaucoup eux-mêmes, pénalisent leurs étudiants dont 1) la carrière n'est pas du tout assurée, 2) qui n'y sont pour rien.

Vous allez vous dire: qu'est-ce qu'il nous gonfle, celui-là, alors qu'il ne sait même pas si son jury va être annulé ou pas?

Disons que je fais ça "en prévision"; au nom du principe de précaution, quoi.

12.03.2009

Aire d'un triangle (2)

Tout vient à point à qui sait attendre, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se remplit, mieux vaut tard que jamais et un bon chien vaut mieux que deux plus gros rats... A enfiler les proverbes et dictons populaires, on en oublierait les succès de notre beau système éducatif.

En ces temps troublés, il est bon de rappeler les succès en question. Jugez plutôt...

Pour la troisième fois en deux semaines, j'ai demandé, en contrôle continu, la formule de la célérité des ondes de surface dans un canal triangulaire. Cette formule implique de savoir calculer la surface d'un triangle.

  • Il y a 2 semaines: 41% de formules correctes.
  • Il y a 1 semaine: 76% de formules correctes.
  • Cette semaine: 100% de formules correctes.

Il a donc fallu seulement 2 semaines à mes Bac+4 d'étudiants ingénieurs - en ayant été prévenus à l'avance - pour réapprendre sans faute la formule de la surface d'un triangle. On est en progrès. Et je me fais l'effet d'être un sacrément bon enseignant...

Vous êtes déçus? Pas de panique. J'ai aussi demandé la formule d'interpolation linéaire entre deux points. Là, heureusement, le score est encore de 30% de mauvaises réponses. Vous voyez que les enseignants vont encore servir à quelque chose...

09.03.2009

"Allez vous faire traire"

Votre président d'université vous gonfle? Dites-le lui.

 Le Conseil des présidents d'université a en effet émis le 5 mars le texte suivant:

Position CPU du 5 mars 09.pdf

Eh bien, ça n'a pas traîné: d'autres ont répondu:

 TexteR1.pdf

Je ne sais pas si quelqu'un avait pensé à leur dire avant...

04.03.2009

Aire d'un triangle

Jeudi 26 février, j'ai posé à mes étudiants un contrôle continu où une des questions impliquait de calculer le quotient entre la surface d'un triangle et sa base. Seulement 41% des étudiants ont été capables de me dire que c'était la moitié de la hauteur.

Hier mardi 3 mars, j'ai refait un contrôle continu et j'y ai reposé cette question. Cette fois-ci, 76% des étudiants trouvent la bonne formule.

Mais j'ai utilisé, hier en cours, une formule d'interpolation linéaire. A voir les regards médusés, celle-là, si je la pose mardi prochain en contrôle, je peux parier sur moins de 50% de réussite! Tiens, c'est une idée...

Ah oui, je vous remets dans le contexte: j'enseigne de la mécanique des fluides en école d'ingénieurs, il s'agissait des étudiants à Bac+4...

02.03.2009

Emploi du temps d'un fonctionnaire

Un bilan rapide des activités du mois de février.

Heures pointées: 182,5, pour 20 jours ouvrables. Ce sont les heures que l'on peut affecter à une activité productive pour le labo ou les enseignements, et non les heures de présentiel (qui sont bien sûr supérieures); dont:

  • 136 h de production, dont
    • 56h d'enseignements, dont
      • 23h de préparation,
      • 33h de présentiel
    • 12,5h de gestion de projet (rapports finaux d'ANR, etc.)
    • 15h d'encadrement de thèse
    • 52,5h de recherche, dont
      • 19,5h de rédaction d'un chapitre de bouquin,
      • 16,5h de révision d'un article soumis en décembre
      • 13h de co-écriture d'un article qui est parti depuis;
  • 46,5 h d'administratif, dont
    • 36h pour administration de la recherche (conseil de labo + conseil scientifique + réunions d'équipe de recherche + commission communication du labo)
    • 10,5h pour administration des enseignements (jurys de 1er semestre, conseils de département, correspondance diverses pour gestion des enseignements, etc.)

Les 56h d'enseignement sont incompressibles, de même que les 46,5h d'administratif (le labo commence à élaborer son rapport et sa prospective pour le quadriennal). L'administratif va d'ailleurs augmenter dans les mois qui viennent, car votre serviteur va prendre des responsabilités au sein de son département d'enseignement et anime le conseil scientifique de son UMR...

Estimons-nous heureux, car:

  • la révision de l'article soumis en décembre ne m'a pris que 16,5h; ce n'est pas beaucoup, car j'ai la chance de travailler sur un domaine de recherche à cheval sur la mécanique et les maths applis: la bonne réussite de ma recherche dépend principalement de ce que j'ai dans la tronche et pas entre les mains et je ne suis pas obligé de répéter des expériences longues et coûteuses. Tout le monde n'est pas aussi chanceux;
  • la préparation de mes 33h d'enseignement ne m'a pris que 23h; c'est bon que je connais mon métier, mais si j'étais maître de conf débutant, je serais certainement moins efficace. Encore heureux également que j'avais déjà écrit tous mes polycopiés avant février et que ceux-ci n'entrent donc pas dans la comptabilité. En réalité, il faut plutôt compter 1,5h de préparation pour 1h de cours/TD/TP;
  • ce mois de février aura été un petit mois: à 9h par jour, soit 45h par semaine, j'ai vraiment joué les fainéants. Je vous rassure, les mois de mars et d'avril devraient revenir à des taux plus raisonnables... Disons 50h par semaine, ce serait une bonne moyenne.

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