23.01.2009

Faut-il noyer les chatons? (2)

Le billet précédent vous avait laissés au moment palpitant où Rigolman#1 et son copilote nous réunissaient pour nous décrire l'état et les ambitions de leur recherche. Avant une incursion dans le verbatim de la réunion, une petite présentation des impétrants.

  • Tout d'abord Joe Dalton; c'est lui le chef, car il en a moralement le droit. Il a en effet passé l'année dernière une HDégénéR (Habilitation à Dégénérer la Recherche) qui le pose en chaman intellectuel. Exemple d'échange avec le jury d'HDégénR, que je consigne de mémoire tellement il est impossible d'oublier des choses pareilles (je mets entre crochets des passages afin de conserver secrète la discipline scientifique du candidat, sinon tous les membres de sa communauté vont se sentir obligés de se suicider) :
    • [Membre du Jury #1] Tu dis dans ton mémoire que ton projet de recherche va consister à explorer la [...] des processus [...]. Qu'entends-tu par là?
    • [Joe Dalton] Ben... J'sais pas.
    • [Membre du Jury #1] Puisque tu l'as proposé dans ton projet de recherche, tu dois bien avoir une idée?
    • [Joe Dalton] Euh... en fait, je sèche.

Je vous jure que je ne mens pas et que cet échange a eu lieu mot pour mot. C'est d'ailleurs à ce moment-là qu'un type assis derrière moi s'est penché à mon oreille et m'a dit: "Mais moi, j'étais venu ici pour apprendre des choses... Rassure-moi, des vrais [...]ologues, il y en a quand même, dans votre labo?"

Le mieux, c'est que son HDégénR, on la lui a donnée; en lui expliquant certes qu'il avait bien de la chance d'avoir dans son jury son directeur de labo, son ancien maître de stage de DEA et son ex-directeur de thèse... Comme quoi avoir travaillé dans plein d'endroits n'est pas un gage d'intelligence, mais vous permet facilement de trouver des membres extérieurs bien complaisants à mettre dans votre jury!

  • Et puis il y avait Jack-William-Averell, qui n'a rien dit car son boulot n'est pas de parler. Son activité principale est de traiter un bout de modèle numérique de terrain par ci ou une chronique de pluie par là, de manière à pouvoir figurer en 10ème auteur sur toutes les publis qui passent. Moyennant quoi, en 15 ans de carrière, il a 25 publis - en 10ème auteur, certes, mais 25 publis tout de même - et il est passé CR1.

Bon, je vous l'avoue: on s'est un peu ennuyés. Personnellement, le récit de leurs exploits passés m'a poussé à contempler la fenêtre d'un air nostalgique en me demandant ce que ça me ferait si je me jetais par l'embrasure la tête la première; mon co-animateur d'équipe me regardait, de l'autre côté de la table, avec l'air mélancolique d'un type sujet au mal de mer qui a commis l'erreur de s'embarquer sur un chalutier pour une pêche de 15 jours dans la Mer du Nord; cela a duré deux bonnes heures, au bout desquelles nos deux amis ont finalement décrit leurs projets de recherche. Alors en fait:

  • il s'agissait de refaire exactement la même chose que ce qu'ils font déjà depuis 15 ans, mais avec des données juste un peu différentes;
  • et en plus de le faire mal, car le but était d'utiliser des outils archaïques avec un modèle qui ne marche pas.

A la fin, j'ai résolu d'interrompre le supplice: je leur ai expliqué que (1) dans notre petit groupe, on avait depuis 2 ans développé des méthodes analytiques qui permettaient de traiter leurs problèmes et (2) même d'aller largement au-dela, puisque nos méthodes permettent de déduire des conclusions supplémentaires qui rendent leur recherche caduque.

C'est là que le plus beau s'est produit, tenez-vous bien. Joe est resté pensif une bonne trentaine de secondes (le temps que les souvenirs enfouis dans les couches géologiques remontent le long du trépan et atteignent les nappes superficielles), puis a manifesté son étonnement par une longue exclamation au ralenti (enregistrez un pneu qui se dégonfle et repassez-le vous à 25% de la vitesse normale, ça vous donnera une idée).

  • [Joe] Aaaaaaaah. Alors là, c'est étonnant, ce que tu me dis là.
  • [moi] Pourquoi ça?
  • [Joe] Eh bien... Tu sais que l'année dernière, j'ai tenté de passer DR.
  • [moi] ... ?
  • [Joe] Et je me suis fait jeter.
  • [moi] ...
  • [Joe] Eh bien, c'est une sacrée coïncidence, mais il y avait dans mon jury un prof de Paris [xxx], un mathématicien, qui m'a dit à peu près la même chose.
  • [nous] ... ?
  • [Joe] Oui, il m'a dit "mais ce que vous proposez c'est nul, parce qu'on sait déjà faire depuis longtemps et il y a belle lurette que la question ne se pose plus!"

 Eh oui, il a raison: c'est une sacrée coïncidence. C'en est au point qu'on peut se demander si c'est vraiment du hasard... On a conclu la réunion en se jurant de se revoir et d'en reparler, mais en évitant soigneusement de préciser quand.

A la lueur de cet exemple, tiré de la vie réelle (c'est là qu'on voit que l'existence est injuste par nature), je vous laisse méditer sur cette question, basée certes sur le titre de ces billets, mais qui demande certains ajustements:

  • Faut-il noyer les chatons ?

Et si vous répondez par la négative à cette première question, la suivante précise un peu le contexte:

  • Faut-il noyer les chatons hydrocéphales ?

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Commentaires

Si tu as vecu un peu a la campagne, la reponse a la premiere question est absolument oui. Ce qui est triste est que quelqu'un puisse prendre plaisir a tuer ces chatons. Mais dans certaines conditions de contraintes, gerer la population de chatons est inevitable.

Je comprends ton probleme, mais voila, comment peut-on imaginer une porte de sortie honorable pour des gens comme ceux-la ?

A General Electric, on leur donne un an et on les paye bien pour qu'ils partent. Ils sont tellement content, que personne ne sait que le systeme marche comme ca. Dans un systeme etatique comme le tien, comment pourrais-tu voir la chose ?

La porte de sortie honorable est le seul moyen, je pense, pour que les gens fassent que le systeme soit plus efficace. Il me semble en particulier, qu'il y a plein de boulot peripherique a la recherche qui ne sont pas tres bien develope en france. C'est assez dommage, car l'efficacite reelle de la recherche ne se fait reellement que grace a ces boulots peripheriques.

b

Ecrit par : b | 23.01.2009

Je suis tout à fait d'accord avec toi; mais en France, la possibilité n'existe plus depuis les années 80, au cours desquelles précisément on a "fonctionnarisé" les chercheurs de certains organismes (ça a été le cas du CNRS, où auparavant les chercheurs étaient des contractuels, soumis à renouvellement périodique de leur contrat).
Joe Dalton appartient malheureusement à un organisme de recherche où c'était le contraire: les chercheurs ont toujours été fonctionnaires et c'étaient les ITA qui étaient en CDD...
De plus, cet organisme de recherche est connu pour offrir à ses chercheurs des déroulements de carrière extrêmement rapides, bien plus rapides qu'à la fac ou au CNRS.

Pour répondre plus précisément à ta question: je pense qu'on ne peut pas envisager de porte de sortie honorable pour des gens qui sont incapables de se gérer.
Il ne faut pas oublier que tous ces types appartiennent à une génération qui est entrée (fin des années 80) dans la recherche à une époque de recrutements massifs, où il n'y avait pas assez de candidats de bonne qualité. Ceux qui étaient vraiment bons allaient dans la R&D du secteur privé, car ils avaient beaucoup plus de moyens et étaient beaucoup mieux payés. Seuls sont restés (i) les mauvais qui n'auraient pas pu trouver de travail ailleurs, ou (ii) ceux qui croyaient vraiment à la recherche en tant que service public, mais je pense que la deuxième catégorie était - et reste - minoritaire.

Ecrit par : Enervé | 23.01.2009

Ah la la... quand je vois le marché de l'emploi scientifique cette année, ces histoires me dépriment complètement.

Ecrit par : Tom Roud | 23.01.2009

Mon pauvre énervé, ton avenir est sombre: lapidation pour avoir commis deux crimes majeurs. Le premier est celui de lèse-intouchables: noyer les chatons implique un jugement de leur mérite ou l'utilité (car on ne va pas les noyer tous). Cela est un anathème dans nos services publiques. Le deuxième est celui de penser que certaines méthodes du privé puissent s'appliquer aux personnels "avec le statut". Le deuxième mérite (eh oui, mérite dans mon esprit!) qu'on raconte une histoire vraie. Dans une société privée, assez intellectuelle, le PDG s'adresse à ses chefs de service: "Si vous voyez des jeunes ingénieurs dans vos structures qui n'ont pas, selon vous, l'avenir dans la Société, mon DRH peut se charger de les pousser dehors". Cris d'horreur, l'abomination, protestations. Le PDG: "Vous n'y comprenez rien. Un ingénieur de 28 ans poussé dehors se trouvera le travail mieux adapté à son profil. Mais si vous le gardez jusqu'à l'âge de 45 ans, je vous previens, ce n'est plus moi ou le DRH qui le foutra dehors mais vous même. Et, là, vous créerez un chômeur à vie car à 45 ans...Suivez mon regard!". En effet, il a regardé avec telle insistance l'un d'entre nous que la discussion s'arrêta là.

Ecrit par : Candide | 23.01.2009

Tout pareil que Tom. En plus, quand on y ajoute les déclarations de notre cher président... plouf

Ecrit par : mouton | 05.02.2009

le [...]ologue, c'etait numerologue, ou astrologue?

Ecrit par : nico | 10.02.2009

Lu dans Le Mondel le 14/02/2009

Un courriel circulant ces derniers jours entre universitaires. En réponse à son administration lui demandant s’il se déclarait gréviste, un professeur de l’université répond :
« La législation en vigueur protège les salariés et interdit à un employeur de faire pression sur les individus pour leur arracher une déclaration individuelle de grève. Je considère comme illégale votre demande et me réserve le droit de saisir les tribunaux administratifs en cas de maintien d’une telle prétention qui nous ramène à la législation en usage aux pires heures de l’histoire de France. » Et de poursuivre : « Il vous appartient éventuellement de vérifier que nous faisons bien 192 heures équivalent TD dans l’année, mais certainement pas de vérifier si en janvier ou février, nous avons fait nos heures de cours.»

Oui, je comprend bien. On proteste, on se passe pour le combattant de la chose publique contre le gouvernement, mais on veut être néanmoins payé bien qu’on ne fasse pas son boulot. Par le même gouvernement. Ce type gueulerait sans doute si son train est a du retard parce que le conducteur travaille 28 heures (je crois, peut être un peu plus) par semaine mais juge qu’il doit d'abord prendre un café avec sa copine à l’heure du départ et que les passagers peuvent attendre. En attendant, janvier et février,parlons en; cette année le mois de janvier et février sont très favorable pour ne pas faire les cours : avec toute la neige tombée il vaut sans doute mieux aller faire du ski et compter ses 192 heures annuelles plus tard.
A lire cela on a deux réactions immédiates : a) il faut noyer les chatons aussi tôt que possible ; b) Pécresse, aurait-elle eu raison après tout ?

Ecrit par : Candide | 15.02.2009

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