29.09.2008
Volume d'une pyramide (6)
L'équation de droite vous a émus. Il suffit de consulter les statistiques d'accès à ce blog pour constater une recrudescence des visites la semaine dernière; à lire les commentaires postés sur les derniers billets en date [1, 2, 3, 4, 5], on comprend que le sujet ne laisse pas indifférent. Remarquez, il y a de quoi.
On pourrait en effet, comme b. dans son commentaire au dernier billet, se poser la question de savoir si le titre était bien choisi - vu que les étudiants ont su (exceptionnellement) donner la formule du volume de la pyramide. On peut aussi se poser la question de savoir si la révélation du niveau nase des élèves-ingénieurs de ce pays pourrait entraîner une crise nationale dans le petit monde des écoles d'ingénieurs. Je vous rassure (ou pas...), le titre aurait pu être n'importe quoi d'autre; et on peut hurler à la connerie tant qu'on veut, dans son école ou sur le net, par oral ou par écrit, ça ne change pas grand chose. Une petite illustration par l'exemple.
Je vous avais promis la narration d'une soutenance de stage de dernière année, que je pressentais croquignolette. Mes attentes n'ont pas été déçues. Mis à part le fait que les soutenances ont été interrompues pendant vingt minutes à cause d'un exercice d'alerte incendie (mes félicitations au passage à l'étudiant qui était en train de faire sa présentation à ce moment-là, car il a repris, après l'interruption, son exposé où il en était, en respectant son timing à la minute près!)
Comme je vous le disais, certains passages du rapport de l'étudiant dont j'avais été désigné tuteur m'avaient paru étranges. J'ai eu l'immense plaisir d'approfondir la question, non seulement avec l'étudiant lui-même, mais avec son maître de stage, qui s'était déplacé pour l'occasion (c'est de plus en plus rare). Je précise au passage que ce maître de stage a eu son diplôme d'ingé quelques années après moi seulement (1995 contre 1990), donc à une époque où l'on peut espérer que les gens étaient à peu près corrects au niveau maths et physique. Sous la férule de cette personne, qui "fait" dans le plan de prévention des risques d'inondation depuis bientôt 15 ans, mon étudiant a effectué 3 études d'inondation, sur des cas réels, qui ont été vendues à des collectivités. Voyons avec quel brio...
- Ca commençait avec la première formule que l'on trouvait dans le rapport. Pour des calculs de débit de pointe en crue, on avait besoin de calculer une pente moyenne sur un bassin versant; il existe pour cela plusieurs formules possibles, selon les hypothèses que l'on fait sur le régime d'écoulement: on peut pondérer la pente par les longueurs des cours d'eau, ou par leur racine carrée, ou bien considérer que ;le carré de la pente moyenne est égal à la moyenne pondérée des carrés des pentes "partielles", bref, ça n'en reste pas moins une formule de moyenne très classique. Or, voilà-t-il pas que je dégauchis, dans le rapport, la formule suivante:
- Pente = Moyenne(1/racine(Pentes partielles))
- Vous conviendrez, je l'espère, que ça pose des problèmes, ne serait-ce que d'homogénéité. J'en fais la remarque à l'étudiant, en lui reprochant de ne pas s'être relu, et surtout pour savoir quelle est la formule véritablement utilisée dans l'étude. Je m'aperçois que l'étudiant en question ne comprend absolument pas pourquoi je lui pose cette question. Je me tourne alors vers le tuteur pour lui demander s'il est d'accord, pour le découvrir les sourcils froncés, penché sur la formule... Lui aussi essayait de comprendre. Je fais assaut de pédagogie: "Imaginez qu'il n'y ait qu'un seul bief; alors, vous trouvez Pente = 1/racine(Pente). Ca ne vous paraît pas bizarre?" Ah oui, en effet, réalise le maître de stage... Pour autant incapable de me dire quelle est la formule qu'il faudrait utiliser dans ce cas particulier. J'ai pitié et ne m'acharne pas.
- Point suivant: la présentation du logiciel et des équations qu'il résout. Là aussi, il y en a une qui est foireuse. Est-ce une faute de copie de la part de l'étudiant (ce que je soupçonne) à partir du manuel de référence du logiciel? Toujours est-il qu'il y a dans l'équation de la dynamique deux fautes grossières qui feraient planter n'importe quel modèle, car elles équivalent à dire que le frottement crée de l'énergie... Les mecs, on a enfin trouvé le moteur à mouvement perpétuel: la flotte va désormais couler de bas en haut et remonter la pente!
- Là encore, l'étudiant ne comprend pas ce que je lui raconte (en gros, deux termes qu'il eût convenu de placer de l'autre côté du signe = dans l'équation de quantité de mouvement); le maître de stage a l'air de piger un peu mieux cette fois, mais sans être capable de dire non plus ce qui se passe réellement dans le logiciel (bonne ou mauvais équation discrétisée). Il me délivre cependant l'argument qui tue (un peu de poujadisme numérique ne fait pas de mal): "les équations ne doivent pas être trop fausses, sinon on s'en serait déjà aperçus..." Bien entendu, comme pour la pente moyenne par exemple?
- Enfin, il restait un point assez obscur dans le rapport: comme il faut bien effectuer les simulations à partir d'une condition initiale plausible, on initialise la simulation en injectant en amont du modèle un débit continu de quelques mètres cubes par seconde, qui correspond au débit moyen observé dans le cours d'eau. Jusque là, c'est normal, ça correspond à une pratique standard dans le métier. Ce qui est plus curieux toutefois, c'est que même après 8 heures, les quelques mètres cubes en question ne sortent toujours pas à l'aval du modèle. Or, celui-ci ne fait que 2 kilomètres de long. Sachant que la vitesse typique de propagation d'une onde en rivière est de l'ordre de quelques mètres par seconde, le signal de débit aurait dû sortir à l'aval après dix minutes à une demi-heure environ. Or là, c'est le contraire qui se produit: le débit à l'aval chute à zéro; huit heures plus tard, on a l'impression qu'il commence à remonter, mais on ne le saura jamais, car c'est à ce moment-là que l'étudiant fait "passer" une crue éclair, qui recouvre tout le signal initial. Donc on ne saura pas ce qui merde dans le modèle.
- Abandonnant l'espoir que l'étudiant pigera quoi que ce soit au problème, je m'adresse directement à son maître de stage: "Où est passée la flotte?" Il me confirme que celle-ci n'a normalement pas pu être stockée à l'intérieur du modèle, qui dans son état initial n'était pas censé déborder - toute l'eau devait rester dans le lit mineur. Je renouvelle donc ma question: où est passée l'eau? Nul ne le sait. Mais, dit-il afin de minimiser la portée du problème, ce n'est pas très grave: il ne s'agit "que" de 5 mètres cubes par seconde, alors que le débit de crue en fait 50 - soit 10 fois plus. J'ai beau essayer de lui expliquer que 5 m3/s d'erreur pendant 8 heures, ça fait 144 mille mètres cubes, soit à peu près l'équivalent de 10 centimètres de flotte sur les 1,5 kilomètres carrés de plaine inondable. Si jamais ces 10 centimètres se sont retrouvés "piégés" par erreur à l'intérieur du modèle, vous allez voir la tronche de la carte de risque d'inondation! J'essaie également d'expliquer que ces 144 mille mètres cubes représentent presque la moitié du volume qui passe pendant les 2 heures de la crue, et que par conséquent ça n'a rien de négligeable, je ne suis pas mieux compris.
Au maître de stage qui commençait par se demander où j'avais bien pu trouver toutes ces questions tordues, je finis par expliquer qu'avant d'être enseignant, je faisais le même métier que lui, dans un bureau d'études concurrent, et que des modèles de plaine d'inondation, j'en ai eu fait; et que j'y ai pris l'habitude de me méfier des logiciels, qui restent fragiles et toujours bien disposés quand il s'agit de raconter n'importe quoi. Du coup, comme je suis "du métier", le maître de stage se lâche et me confie qu'il a bien fallu, dans le modèle, prendre quelques libertés avec la géométrie réelle, car il y avait une portion de la plaine d'inondation où l'eau tournait littéralement en rond en oscillant, ce qui normalement n'est pas permis vu les équations résolues par le logiciel... J'aurais pu lui expliquer en trois coups de cuiller à pot qu'il s'agissait certainement d'un problème d'instabilité numérique, mais pour confirmer cela il aurait fallu connaître les paramètres hydrauliques utilisés. "Oh, me répond-il... Pour ces choses-là, on garde toujours les valeurs par défaut du logiciel." Me voilà rassuré!
Nous nous sommes séparés meilleurs amis du monde, sur l'affirmation du maître de stage que l'étudiant "aurait pu faire preuve d'un peu plus de sens critique vis-à-vis du modèle" - parole d'expert! Ce maître de stage a pratiquement le même âge que moi, ce qui d'un point de vue expérience et rémunération en fait un ingénieur senior, et travaille dans un bureau d'études qui a pignon sur rue; un gros truc, bien connu dans toute la France. Cela peut vous donner une idée du genre d'expert qui traîne dans les plus petites boîtes, qui remportent souvent des marchés en cassant les prix par rapport à ces gros bureaux, tout simplement parce qu'elles font faire le modèle, en moitié moins de temps, non pas par des ingénieurs, mais par des techniciens payés au lance-pierres, dont l'hydraulique fluviale n'est en plus pas toujours le métier de base.
Comme vous vous en doutez, l'étude sur laquelle a bossé cet étudiant a été vendue et les cartes de risque ont été remises au client. On peut espérer que les simulations de crue ont été répétées et contrôlées depuis (le tuteur "pense" que c'est le cas, mais sans pouvoir l'affirmer à 100%). Cette anecdote, pour consternante qu'elle soit, ne fait que refléter une philosophie générale de société: l'important, finalement, n'est pas que l'étude de risque d'inondation soit juste; c'est qu'elle ait été faite (obligation légale). Ainsi, en cas de pépin, le maire, ou la DDE, ou le Conseil général, peuvent sortir les plans et dire: "Ah mais vous voyez, on pensait de bonne foi que ce lotissement ne pouvait pas être inondé!"
Ce qui me ramène au titre de cette série de billets, et à la thèse générale qui la sous-tend: dans une société de service, le service devient (par définition) un bien de consommation courante. Ce qui signifie abaissement des coûts, et économie de main d'oeuvre. Dans nombre croissant de situations, cela signifie travail bâclé, sans qualité - je vous renvoie ainsi au commentaire d'Aisling sur son expérience en société de nettoyage à la fin du Billet 4: ce qui est dit est vrai, j'en ai la confirmation par d'autres personnes qui font ce type de boulot. Le corollaire de ce genre de philosophie étant qu'il n'est pas nécessaire d'être compétent (sans parler d'être instruit ou de se poser des questions) là où ce n'est pas expressément demandé - et, pour cette raison, payé très cher.
Comment alors en vouloir à nos étudiants, à qui toute leur expérience dans le système éducatif a montré que l'on pouvait s'en tirer raisonnablement en maniant l'à-peu-près, et que leur entrée dans la vie active ne détrompe même pas, puisque leurs maîtres de stage ont également tout oublié et ne ressentent pas eux non plus le besoin d'une rigueur minimale?
Heureusement, il reste le monde de la finance et des banques pour nous montrer ce que sont de vrais pros.
07:30 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, enseignement supérieur, éducation, école

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Commentaires
Je ne suis pas sur que cela soit un probleme d'homogeneite, en general une pente est un rapport donc non-dimensionel. Par contre, le probleme est plutot un probleme fonctionel, plus les pentes sont grandes, plus la pente moyenne est petite. C'est un peu juste.
Bien sur comme tu le dis, le probleme principal a la fin c'est que:
- certaines personnes ont maintenant leur terrains inconstructible, ne peuvent donc plus le vendre
- d'autres personnes construisent dans un endroit qui va s'en prendre plein la gueule a la prochaine crue centennial. Au moment de la crue, les victimes pourront dire: "Les logiciels m'ont tuer".
b
Ecrit par : b | 29.09.2008
Le problème est certes fonctionnel, dans la mesure où la moyenne est normalement tenue à une obligation de consistance: moyenne (a,b) -> a ou b quand b -> a...
Mais également un problème d'homogénéité, dans la mesure où une pente peut s'exprimer par exemple en pour cent (plutôt en pour mille dans le cas de l'hydraulique fluviale). Et l'inverse de la racine d'un "pour mille", ça ne donne pas un du "pour mille"...
Donc rien que par ce genre de considération, elle aurait dû (et sa tutrice de stage par la même occasion) s'en apercevoir!
Ecrit par : Enervé | 29.09.2008
Le cas des plans d'exposition aux risques n'est qu'une broutille face aux catastrophes qui nous attendent du fait d'utilisation des logiciels de modélisation par des individus diplômés mais dont les connaissances physiques (hydrauliques, hydrologiques) ne sont même pas crasse mais tout simplement inexistantes. Cela fait des décennies que des gens de la profession tirent les sonnettes d'alarmes mais cela ne sert à rien. Maintenant d'autant moins que ce sont des responsables techniques (en l'occurrence le maître de stage) qui appartiennent à la génération élévée sur les jeux vidéo. En France la situation est plus grave qu'ailleurs car il n'existe aucune organisation professionnelle regroupant obligatoirement les ingénieurs et qui, éventuellement, pourrait tenter une action de prise de conscience. Il suffit avoir le diplôme d'une grande école pour assurer la population et les dirigéants d'entreprise. Mais la maladie est globale (merci la mondialisation): des exemples nombreux et terrifiants peuvent être cités d'ingénieurs d'ailleurs (notamment l'Asie) qui confondent l'internet avec une déité et il suffit qu'on récupère quelque chose (e.g. un logiciel) du WEB pour que cette chose soit sacrée. A partir de là....
Ecrit par : Candide | 29.09.2008
N'ayant aucune competence en hydrolique, je retiens ici que la deliquescence des connaissances des etudiants/ingenieurs ne date pas d'hier contrairement a ce qui pourrait etre avance... Et finalement, ce n'est pas si anormal que ca: pour perdurer, toute connaissance ou competence doit etre regulierement entretenue et activee. D'apres votre experience, il semble que ce soit aussi l'un des avantages que les entreprises devraient trouver a entretenir des relations avec une ecole. Meme si on est en droit d'attendre un minimum de competences de la part de professionnels, ca ne fait de mal a personne de se reposer des questions regulierement sur une pratique etablie.
Ecrit par : Aisling | 29.09.2008
Ce que tu décris, on le voit aussi dans le monde de la recherche. On ne demande pas aux gens de faire de la bonne science, mais de publier des papiers; du coup, la stratégie optimum est de publier un truc semi-faux mais avec un titre et des concepts ronflants, plutôt que d'aller au fond des choses et se poser des questions. Le pire, c'est que ces méthodes se perpétuent puisque les recrutés deviendront plus tard les recruteurs.
Ecrit par : Tom Roud | 29.09.2008
Tom: je suis semi d'accord avec vous - c'est vrai que dans la recherche, on regarde maintenant plus le nombre de papiers publies que la qualite scientifique du contenu des papiers. Par contre, dire que le systeme se perpetue parce que les recrutes deviennent des recruteurs, je sais pas. L'amplification demesuree du "publish or perish" est en grande partie due au systeme de financement de la recherche et a la maniere dont les organismes de financement decident de recruter les chercheurs et d'attribuer les financements. Ces organismes definissent un cadre pour les recruteurs qui doivent appliquer les decisions - au final, les recruteurs ayant ete recrutes, ils sont bien au courant des pratiques de "fabrication" d'un papier tel que vous les decrivez, mais que peuvent-ils faire, a part avoir une certaine indulgence pour des travers qu'ils savent inherents au systeme?
Un reel probleme qui semble emerger avec la nouvelle mode des financements sur projet est un prolongement du semi-faux: une equipe a des bons resultats sur la problematique A. Manque de bol, la tendance est a financer la thematique B. Donc, les equipes travaillant sur A vont transformer leur thematique en AB, ce qui est au mieux scientifiquement bancal, mais leur permet d'obtenir un financement fleche B. Donc au final, il n'y a pas de reel travail sur B et le potentiel de decouvertes sur A est etouffe. Conclusion: on s'eloigne de plus en plus de la realite pour se contenter d'impressions d'impressions...
Ecrit par : Aisling | 29.09.2008
@ Aislinge : je suis peut-être pessimiste, mais je pense qu'il se passe dans la recherche la même chose que pour les étudiants de l'´enervé, qui estiment tout à fait normal de ne pas savoir l'équation d'une droite ou d'avoir accès à un formulaire pour leur exams. Les gens réagissent aux incitations; s'ils sont incités à agir dans un sens, non seulement ils le feront, mais, plus pervers, ils finiront par se convaincre que c'est la bonne chose à faire. Je ne crois absolument pas que les chercheurs qui "bullshitent" soient même conscients qu'ils bullshitent; ils pensent que c'est aisni que la science marche, et que de toutes facons pour publier dans Nature, il faut mettre des titres funky et passer sous le tapis les résultats qui ne vont pas dans le sens exposé (des artefacts sûrement). Il y a toute une discussion collective en ce moment sur l'éthique en science, je ne crois pas que cela soit innocent.
Bon, en tous cas, j'espère aussi qu'on n'est pas juste tous en train de virer vieux cons, déjà sous Aristote on se plaignait du niveau qui baissait :D .
Ecrit par : Tom Roud | 29.09.2008
Tom:
Je suis tres sensible a la critique d'Aristote, mais moi je veux savoir, si ils ont laisse cette connaissance de cote, qu'ont ils gagner en plus. Nos aines etaient attere de notre incapacite a tirer une racine d'une regle a calcule ou de trouver la tangente du cercle de l'hypothenuse en trois endroits, mais on leur retorquait tout le temps, qu'on avait des machines pour le faire et surtout a la fin des algorithmes plus efficaces pour faire ces choses. En quoi est-ce que cette nouvelle generation serait elle differente ? ils nous repondent, nous on peut toujours trouve l'information sur google. Les etudiants americains que je connais ne savent plus faire une recherche dans une bases de donnees.
Il y a un incident que j'ai lu recement montrant meme que certains essais cliniques ont ete fait avec pour seule etude une recherche sur google. L'effet a ete desastreux car la drogue semblait etre connue dans les annees 50-60. L'ignorance tue.
Donc moi je veux bien qu'ils ne savent pas ce qu'est une droite ou ne savent pas qu'un logiciel est plus bete que la personne qui la creer. Mais cette perte de connaissance est rattrape par quoi ?
b
Ecrit par : b | 30.09.2008
Le billet B. me fait penser a un article assez passionant sur le lien entre acces facile aux connaissances (internet etant une nouvelle etape assez importante) et le temps disponible pour comprendre ces connaissances nouvellement mises a disposition, "Is Google making us stupid":
http://www.theatlantic.com/doc/200807/google
Ecrit par : david | 05.10.2008
@l’énervé de service. Je suis d’une génération qui a connu des professeurs en même temps bons théoriciens et praticiens. L’outil était la règle à calcul et non pas l’ordinateur. Il n’y avait pas les valeurs par défaut et il fallait réfléchir avant de commencer les calculs. Je connais moins bien la situation en France, mais il faut bien dire que celle dans mon pays est sans doute aussi préoccupante. Beaucoup de ceux qui forment nos jeunes ingénieurs (heureusement pas tous) sont le produit d’un système universitaire qui a pour une bonne part perdu le contact avec le monde réel. Il suffit pour s’en convaincre de lire ce que produisent les publications en hydraulique (Houille Blanche, Journal de l’AIRH et autres) , le "publish or perish" comme le souligne Aisling. C’est la mathématique qui compte, plus la physique. Et le drame est qu’il n’est plus possible de savoir comment est fait le modèle. Beaucoup de professeurs d’unif n’ont aucune idée de ce qu’est le terrain. Comment alors pourraient-ils transmettre aux étudiants le gout du terrain. Ceux-ci deviendront donc des ingénieurs de bureaux d’études où ils établiront des plans de prévention des risques d’inondations avec des équations, sans essayer de comprendre la réalité du terrain. Un des cas que j’ai vécu est la modélisation d’un estuaire. L’institution en charge du problème m’avait demandé d’assister à la présentation des résultats d’une étude d’inondation. J’avais exprimé mon étonnement au sujet de la forme des lignes d’eau et des écoulements près de l’embouchure. Nous avons alors découvert que l’ingénieur n’avait pas réalisé qu’il y avait une différence entre les zéros des cartes marines et des cartes terrestres (de la rivière) … Pour en revenir aux PPRI, je ne puis que confirmer par mon expérience la situation dramatique décrite par l’énervé de service. De nombreux propriétaires découvrent que leur terrain se retrouve en zone rouge alors qu’une inondation y est physiquement improbable ou impossible. Dans des cas de rivières qui nécessiteraient une modélisation bidimensionnelle, un modèle unidimensionnel a été utilisé et des écoulements par ses structures (ponts, seuils, …) ont été représentés de façon erronée. Le préfet et le maire sont satisfaits car ils ont leur PPRI comme demandé par le ministre. Le bureau d’étude a été payé (souvent mal) et n’a plus de soucis, au contraire des propriétaires. Il serait bon de publier les cas comme celui-ci ou de l’estuaire, mais quelle publication les accepterait ?
Ecrit par : potamolog | 06.10.2008
@Potamolog:
"unif" => j'en déduis que vous êtes en Belgique.
Je lis aussi la Houille Blanche et le journal de l'AIRH, où je publie aussi à l'occasion. Je tempèrerais votre assertion sur la primauté des équations dans les calculs des ingénieurs de bureaux d''études; ou plutôtt, j'irais dans le sens de votre affirmation, mais encore plus loin: le problème est que la plupart des ingénieurs ne connaissent NI la physique NI les maths! C'est donc encore pire... Car s'ils connaissaient les maths, ils sauraient qu'il y a des choses que les équations du modèle ne permettent pas, et qu'il faut donc se méfier de certains résultats.
Votre anecdote au sujet des zéros des cartes ne m'étonne hélas pas. Comme il s'agissait pour partie de cartes marines, j'ai eu peur un moment qu'en plus les gens aient confondu topographie (axe des z orienté vers le haut) et bathymétrie (axe des z orienté vers le bas), comme ça la flotte aurait coulé sur les côtés de l'estuaire et pas au milieu...
Quant à la "mathématisation" des publis de l'AIRH ou de la Houille Blanche, il ne faut pas oublier que "dans le temps", ces journaux étaient déjà "matheux"; mais ça avait un intérêt, car beaucoup de résultats théoriques très intéressants - et parfois injustement oubliés depuis - ont été publiés dans ces journaux dans les années 50 et 60.
Le problème de la dérive des journaux de type AIRH et Houille Blanche (et ne parlons pas de l'ASCE, qui eux étaient censés être des journaux d'ingénierie!), c'est que la plupart de leurs reviewers sont soit ignorants, soit fainéants, soit trop orgueilleux; quand on leur donne un article à reviewer qu'ils ne comprennent pas, ils n'osent la plupart du temps pas l'admettre; au lieu de renvoyer le manuscrit à l'éditeur en se déclarant non compétents (ça m'est arrivé), ils font une paire de remarques de merde sur l'orthographe ou la syntaxe, et la merde est acceptée. La meilleure recette, pour publier dans ces journaux, c'est de choisir un sujet un peu à la mode, sur lequel peu d'ingénieurs ont eu le temps ou l'occasion de réfléchir (en ce moment, la mode, c'est Galerkin discontinu: vous pouvez écrire n'importe quelle merde là-dessus, ça sera publié, car personne ne sait vraiment ce qu'il y a dedans; la faute aux auteurs des papiers, qui n'expliquent rien, et aux reviewers, qui sont trop nuls pour admettre qu'ils ne pigent pas ce qui est écrit), ça passera! J'en connais comme ça qui écrivent les papiers à la chaîne, pour le plus grand bonheur de leurs directeurs de thèse et des profs qui les encadrent officiellement.
Quant à l'histoire de l'estuaire, il faudrait peut-être qu'on monte une publication subversive... Un peu le "Canard enchaîné" de la science, quoi?
Ecrit par : Enervé | 08.10.2008
@Potamolog:
"unif" => j'en déduis que vous êtes en Belgique.
Je lis aussi la Houille Blanche et le journal de l'AIRH, où je publie aussi à l'occasion. Je tempèrerais votre assertion sur la primauté des équations dans les calculs des ingénieurs de bureaux d''études; ou plutôtt, j'irais dans le sens de votre affirmation, mais encore plus loin: le problème est que la plupart des ingénieurs ne connaissent NI la physique NI les maths! C'est donc encore pire... Car s'ils connaissaient les maths, ils sauraient qu'il y a des choses que les équations du modèle ne permettent pas, et qu'il faut donc se méfier de certains résultats.
Votre anecdote au sujet des zéros des cartes ne m'étonne hélas pas. Comme il s'agissait pour partie de cartes marines, j'ai eu peur un moment qu'en plus les gens aient confondu topographie (axe des z orienté vers le haut) et bathymétrie (axe des z orienté vers le bas), comme ça la flotte aurait coulé sur les côtés de l'estuaire et pas au milieu...
Quant à la "mathématisation" des publis de l'AIRH ou de la Houille Blanche, il ne faut pas oublier que "dans le temps", ces journaux étaient déjà "matheux"; mais ça avait un intérêt, car beaucoup de résultats théoriques très intéressants - et parfois injustement oubliés depuis - ont été publiés dans ces journaux dans les années 50 et 60.
Le problème de la dérive des journaux de type AIRH et Houille Blanche (et ne parlons pas de l'ASCE, qui eux étaient censés être des journaux d'ingénierie!), c'est que la plupart de leurs reviewers sont soit ignorants, soit fainéants, soit trop orgueilleux; quand on leur donne un article à reviewer qu'ils ne comprennent pas, ils n'osent la plupart du temps pas l'admettre; au lieu de renvoyer le manuscrit à l'éditeur en se déclarant non compétents (ça m'est arrivé), ils font une paire de remarques de merde sur l'orthographe ou la syntaxe, et la merde est acceptée. La meilleure recette, pour publier dans ces journaux, c'est de choisir un sujet un peu à la mode, sur lequel peu d'ingénieurs ont eu le temps ou l'occasion de réfléchir (en ce moment, la mode, c'est Galerkin discontinu: vous pouvez écrire n'importe quelle merde là-dessus, ça sera publié, car personne ne sait vraiment ce qu'il y a dedans; la faute aux auteurs des papiers, qui n'expliquent rien, et aux reviewers, qui sont trop nuls pour admettre qu'ils ne pigent pas ce qui est écrit), ça passera! J'en connais comme ça qui écrivent les papiers à la chaîne, pour le plus grand bonheur de leurs directeurs de thèse et des profs qui les encadrent officiellement.
Quant à l'histoire de l'estuaire, il faudrait peut-être qu'on monte une publication subversive... Un peu le "Canard enchaîné" de la science, quoi?
Ecrit par : Enervé | 08.10.2008
J'aime bien l'idee d'un canard enchaine de la science, il y a matiere et beaucoup de contributeurs potentiels.
b
Ecrit par : b | 08.10.2008
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