25.09.2008

Volume d'une pyramide (4)

Le coup de l'équation de droite continue de vous émouvoir, il n'y a qu'à voir les commentaires aux billets précédents [Billet 1, Billet 2, Billet 3]. Je vous rassure, il n'y a pas que vous; suite des épisodes précédents:

  • suite (entre autres) à la remarque de cet étudiant qui prétendait n'avoir pas pu trouver l'ordonnée à l'origine parce que les équations de droite n'avaient pas été vues en remise à niveau de maths, je me suis informé auprès du collègue chargé de cette délicate mission. Lors de la séance de jeudi dernier (le 18.09 donc), il a consacré une demi-heure à l'équation de droite (en effet, je m'étais plaint l'année dernière que ce genre de chose posait problème, il a donc jugé bon de commencer par là). Le contrôle continu qui s'est soldé par la performance dont je parle dans les billets précédents a eu lieu lundi 22.09. Conclusion: le cours de jeudi était déjà oublié, ou bien les étudiants n'ont rien compris et n'ont pas osé le dire, ou les deux;
  • par ailleurs, j'ai appris qu'un contrôle de connaissances générales de maths avait eu lieu pour toute l'école (5 départements) en fin de semaine dernière. Le bruit de couloir est que le nivau moyen est largement en-deçà de ce qui est fixé pour le niveau de sortie de notre prépa intégrée. D'où la question évidente qui en découle: comment a-t-on vérifié les connaissances lors de la prépa intégrée?
  • du coup, demain (c'est-à-dire jeudi - je vous rappelle que j'écris souvent les billets la veille de leur mise en ligne), il y a réunion de crise impliquant les enseignants de maths de l'école; j'ai la ferme intention de m'y inviter;

A l'intention de Linca, qui subodore le caractère universitaire de l'école, je précise que c'est en effet le cas. Cependant, les élèves de prépa que nous recrutons sont bel et bien des Maths Spé; ce qui implique qu'ils ont passé le crible - assez sévère, même s'il n'est plus tout à fait ce qu'il était - de la fin de Math Sup. Bien évidemment, à ce moment-là, ils savaient établir une équation de droite. Il s'ensuit donc de manière éminemment logique qu'ils ont oublié depuis... D'où mon coup de gueule sur la persistance de la mémoire en forme de montres molles!

Quant aux intervenants qui réclament que "les têtes tombent", en imputant le désastre collectif à un week-end d'intégration trop arrosé par exemple, j'aimerais bien, finalement, qu'ils aient raison; car alors le coup de l'équation de droite serait accidentel. Je dois hélas les contredire.

  • Ce n'est pas un accident, car ce n'est pas la première promo avec laquelle ce genre de problème se produit.
  • Pourquoi alors n'avait-on pas ce genre de problème auparavant? Simplement parce qu'il n'était pas détecté. Jusqu'à présent, les enseignants ne voulaient pas se donner la peine de vérifier que ce genre de notion élémentaire était maîtrisé. Parce que vous comprenez, faire un contrôle continu, ça implique de le corriger; c'est-à-dire de passer une heure et demie sur des copies à chaque fois que l'on sort d'une heure et demie de cours. Vous croyez que cette perspective enchante beaucoup de monde?
  • Pourquoi se donne-t-on désormais le mal de faire un test de niveau de maths à l'entrée de mon école d'ingés? Parce qu'il y a 2 ans, un pauvre crétin d'enseignant (devinez qui c'était?) a décidé, sans demander l'avis de personne, de faire ce test en milieu de 2ème année; et que, lorsqu'il a été avéré que les étudiants ne maîtrisaient que 25% des notions de base de 1ère année, le crétin d'enseignant a forwardé les résultats du test au conseil de direction de son école; pas à son chef de département, car celui-ci aurait étouffé l'affaire pour ne pas avoir d'ennuis; non, j'ai envoyé les résultats (0% de réussite pour le calcul du volume d'un cône) au directeur, à tous les chefs de département, tous les responsables des études et enseignants de maths des départements en question. C'est seulement à partir de ce moment qu'il n'était plus possible d'ignorer la merde.
  • Et devinez quelle a été la première réaction d'un chef de département à la lecture de mon message? Proposer un forum internet sur lequel les étudiants pourraient venir poser des questions sur leurs problèmes en maths, et auxquels les autres étudiants (bien sûr, pas les enseignants; on veut bien s'abaisser, mais pas à ce point-là) répondraient pour leur filer un coup de main... N'importe qui pourra raconter n'importe quoi, mais ce n'est pas grave, on se sera donné bonne conscience.

Donc si des têtes doivent tomber, ce ne sont certainement pas celles des étudiants. Je ne vois pas comment on peut reprocher à ces derniers d'avoir toujours vécu dans un système qui les faisait passer quasi-automatiquement en classe supérieure, avec pour seule contrainte de savoir repêcher la bonne formule au milieu d'un aide-mémoire distribué le jour du bac, alors que les correcteurs de ce dernier reçoivent de leurs académies des instructions pour se montrer "particulièrement indulgents" dans la notation... Quand vous avez habitué les étudiants à ce genre de chose, comment vous étonner qu'ils ne trouvent pas déloyal de s'entendre dire tout à coup qu'ils auraient dû savoir une formule qu'on ne les forçait même pas à apprendre il y a 3 ans?

Je vous rassure, cette déliquescence ne touche pas que le milieu enseignant. J'assite ce matin à des soutenances de stage de fin d'études. Vu le rapport de l'étudiante qu'on m'a donné à lire, je pense que son maître de stage en entreprise connaît encore moins bien qu'elle l'hydraulique fluviale sur laquelle il lui a demandé de bosser; ou alors il n'a absolument pas relu le rapport. Je ne sais pas laquelle de ces deux hypothèses est la pire... Ceci pour dire que l'attitude des étudiants n'est que le reflet fidèle de l'attitude générale de la société actuelle, pour laquelle la notion de qualité est de moins en moins une valeur prioritaire.

Je promets de vous tenir au courant...

Trackbacks

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Commentaires

Je me suis mal exprime, je pense aux tetes des enseignants ou a ceux qui sont responsables de ce systeme. Il semble d'apres ton analyse que cela vient en partie du bac. Je suis le premier a entendre parler de cette histoire d'aide-memoire. C'est tout simplement criminel. Pourquoi ? parceque parmi ces gens il y en aura qui construiront des ponts ou creuseront des lits de rivieres et que vu l'etat de deliquescence que tu nous rapportes, il est tres possible que ces ouvrages nous tuent. Si ces gamins sont incapables de faire ce que l'on appelle du calcul sur serviette (back of the envelope), on court reellement a une catastrophe sociale. Plus grave est la possibilite reelle que tes ingenieurs soient reellement des ingenieurs au rabais par rapport a ceux de polytechnique. Et ceci est dangereux parceque c'est un cercle vicieux qui s'alimente tout seul.

Comme on dit: "If you think education is expensive, try ignorance."

Par contre pour la qualite, tu dois te fourvoyer, les industries ont maintenant tous des departements entiers sur la qualite qui refletent leurs adherence au principe ISO 9000 et plus. Ils produisent beaucoup de papiers sur les process. Es-tu en train de nous dire que ce n'est pas assez ?

b

Ecrit par : b | 25.09.2008

Je crois qu'il ne faut pas se faire d'illusions sur le filtre de la fin de Sup... J'imagine qu'avec la baisse du nombre d'inscrits, certaines prépas ont comme contrainte de remplir leur Spé. Et le niveau baisse... Il y a dix ans, j'étais admis dans des écoles plutôt cotées sans savoir calculer la gravitation à l'intérieur de la Terre...

Ecrit par : Linca | 25.09.2008

A b: non non, quand je parle de qualité, je parle de vraie qualité (pas d'assurance qualité): la qualité du travail bien fait. Et finalement, si on réfléchit bien, les "procédures qualité" ont été implantées dans les boîtes précisément parce qu'on s'est rendu compte que le travail en manquait (de qualité)!
Je risque fort de consacrer le billet de demain à cette notion de qualité, car vu ce que je viens de voir en soutenance de stage ce matin... Mais je vous expliquerai!

Ecrit par : Enervé | 25.09.2008

En fait, le travail moderne, aussi bien dans le cas des etudiants que des entreprises, a tendance a se conformer au triste dicton: "pas la peine que ca soit de la qualite du moment que ca a l'air d'etre de la qualite"... La premiere fois que j'ai entendu un truc comme ca, c'etait mon chef dans un job d'ete de menage - formation du genre: on cache la poussiere sous le tapis (en l'occurrence "pas la peine que ca soit propre, du moment que ca a l'air propre").
Mais ca commence a l'ecole: pas la peine de connaitre les formules ou d'avoir assimile les notions du moment qu'on reussit a attraper une note correcte a l'exam, pas la peine d'avoir un rapport de stage soigne ou exempt de fautes ("on n'est pas des litteraires, et pis y'a pas de correcteur orthographique sous Latex..." - entendu plus d'une fois) du moment qu'on reussi a vallider l'annee, et ainsi de suite.
C'est sur que ce serait bien de trouver un moyen de faire retrouver aux gens un minimum de conscience professionnelle.

Ecrit par : Aisling | 25.09.2008

En fait, dans ce contexte, je pensais au fait que la qualite est plutot maintenant definie avec en tete le fait que le process est le meme tout le temps (consistent en anglais). C'est a dire que l'on peut produire la plus grosse merde du monde mais a partir du moment ou on le fait de facon egale, on peut avoir l'ISO 14000.


Aisling: je ne vois pas pourquoi les gens devrait avoir une conscience qui va au dela de celle de la boite ou ils sont. Le systeme ne le veut pas et a la fin ceux qui se font baiser par le systeme sont ceux qui y ont mis du coeur.

Le plus grave dans l'affaire est que:
- nous nous mettons en danger en pliant notre systeme educatif a des entreprises qui sont de plus en plus frileuses (surtout en france ou le mot innovation n'est reelement pas compris) et qui, a terme, ne savent pas ce que c'est que la qualite.
- nous ne nous donnons pas les moyens d'avoir une possibilite d'etablir les bases reelles d'une industrialisation forte en france. Si nos elites ne savent pas les equations des droites, je connais 100000 chinois qui eux savent.


b

Ecrit par : b | 25.09.2008

b: effectivement, dans un contexte ou la survie professionnelle des employes passe plus par l'impression rendue que par la realite des choses, on ne peut guere s'etonner que la tendance generale soit a "faire en sorte que ca ait l'air de" plutot qu'a faire tout court, ce qui demande generalement un peu plus d'effort. Cependant, au vu de l'episode 6 de cette serie, il semble que le systeme parte litteralement a veau l'eau et il me semblerait pas mal de redresser la barre, en revenant vers des bases saines pronant plus la realite des choses que leur impression... Ca me semble egalement vrai dans le domaine de la recherche ou le nombre de publis et autres H-index sont en passe de devenir plus significatifs que le contenu desdites publis.
Cependant, il me semble aussi que l'idee que "hors l'industrialisation, point de salut" participe de ce phenomene dans la mesure ou des approximations sont necessaires pour rendre un concept abordable au plus grand nombre.

Ecrit par : Aisling | 29.09.2008

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