29.08.2008
Combats avec tes défenseurs...
Mardi soir, France Inter avait choisi, pour thème de son émission de pseudo-démocratie participative "Le téléphone sonne", de s'intéresser au fichier Edvige, destiné à recenser, entre autres, les personnes "susceptibles de porter atteinte à l'ordre public". Parmi les notables invités autour du micro, on trouvait Corinne Lepage (qui, outre son statut d'ancienne ministre de l'environnement, peut se prévaloir d'une carrière juridique bien fournie, avec notamment un succès assez récent dans la bataille judiciaire au sujet du naufrage de l'Erika), un membre de la ligue de défense des droits de l'homme et, pour assurer la défense du Diable, le porte-parole du ministère de l'intérieur.
Ca a donné. Après quelques petites minutes de débat, Corinne Lepage a commencé à se friter avec le porte-parole en question, au sujet de la décision de création du fichier Edvige (par décret, donc sans débat parlementaire). Le porte-parole mentionnait comme en passant que le décret avait été "validé" par le Conseil dEtat; faux, répliquait Lepage: le Conseil d'Etat a rendu un avis (purement consultatif), que le gouvernement a refusé de communiquer au public. De là à penser que cet avis n'était pas des plus favorables... D'ailleurs, on le connaîtra sans doute bientôt, puisque aussi bien un certain nombre de parlementaires ont déposé un recours contre ce décret auprès du même Conseil d'Etat. A suivre.
Ce qui frappe le plus dans ce débat, c'est le caractère naturel, "allant de soi", que revêt le fichage des gens aux yeux des autorités Françaises. Cette attitude ne date pas d'hier; les gouvernements, de droite comme de gauche, ont pratiqué le flicage et l'espionnage privé (il n'y a qu'à se rappeler l'affaire des écoutes sous Mitterrand pour se convaincre que la paranoïa n'est pas que de Droite... Mais Mitterrand était-il encore un homme de Gauche? Bref.)
Exemple, les paroles du représentant d'Alliot-Marie: "Oui, bien sûr, nous fichons les syndicalistes. Mais suppons par exemple que quelqu'un se présente à des élections locales, par exemples aux Régionales, etc. Eh bien, si le préfet se demande par exemple qui est ce monsieur, quels sont ses antécédents, etc., comme ça il pourra le savoir." Personne n'a posé la question qui, personnellement, me laisse sur le derche: à partir du moment où le type est éligible, qu'il n'a pas de casier judiciaire (une information que l'on trouve bien ailleurs que dans le fichier Edvige), qu'est-ce que ça peut bien lui faire, au préfet?
Un autre argument, toujours avancé par ce même porte-parole: ce fichier, c'est super, parce que si l'on parvient à mettre dedans un jeune de 13 ou 14 ans qui traîne avec une bande, on pourra faire prévenir ses parents par les flics en leur faisant dire: "attention, votre fils traîne avec une bande"... Bravo, sauf que, comme le dit un des invités, pour savoir que le jeune en question traîne avec une bande, il faut l'avoir identifié; pour l'avoir identifié, il faut bien l'avoir interpellé ou avoir contrôlé son identité au moins une fois; c'est à ce moment-là qu'il faut prendre le téléphone et avertir les parents, et on n'a pas besoin d'un fichier pour ça.
Le plus dangereux dans l'affaire n'est probablement pas la constitution de ce fichier en tant que telle, mais le flou terrifiant qui entoure les termes qui ont présidé à sa création: "Susceptible de porter atteinte à l'ordre public", ça veut dire quoi? On ne le sait pas; le foutriquet qui représentait le ministère n'a pas été capable de le dire. En outre, même en cas d'informations erronnées, le droit de rectification de ce fichier ne sera pas permis. Quand on sait que les fichiers policiers déjà existants contiennent des pourcentages d'erreur à deux chiffres, il y a franchement de quoi s'inquiéter. Avec ce "susceptibles de", le gouvernement du Nain récidive dans la négation d'un principe de droit élémentaire, à savoir que l'on ne devrait pas pouvoir fliquer, surveiller ou condamner qui que ce soit sur la base d'"intentions" ou de "possibilité de nuire" présumées. C'est ce même principe élémentaire des droits de l'Homme qu'a bafoué la "loi Dati" sur la rétention de sûreté (ordonner la prolongation d'un emprisonnement au motif que l'on pense que la personne "pourrait" commettre des actes dangereux).
Un auditeur l'a dit au téléphone, "Moi, ce fichier, je m'en fiche, ceux qui n'ont rien à se reprocher ne risque rien." Dans l'hypothèse d'un Etat de droit parfait, certes, ce monsieur a raison. Il a juste oublié que dans l'histoire, ce n'est plus lui qui décide qui a ou n'a pas à se reprocher. Ce n'est même plus la Loi, puisque (1) la mesure est passée par décret, sans débat parlementaire, et (2) les critères d'application ("susceptibles de") n'en sont pas définis clairement. Les Juifs, eux non plus, n'avaient rien à se reprocher sous Hitler. On connaît le résultat.
Ce fichier va-t-il réellement servir à quelque chose? On ne sait même pas. La seule chose que l'on peut affirmer, c'est qu'il s'inscrit dans une logique bien définie, que l'on pouvait déjà entrevoir dans des mesures précédentes de ce gouvernement. Cette logique implicite, c'est celle d'une normalisation et d'une codification de l'individu et de ses comportements. Il est paradoxal de constater que c'est le même gouvernement (et avec lui une aile droite de la population politique française) qui prône la libération de la croissance, du pouvoir d'achat (bref, de notions abstraites et désincarnées) et en même temps codifie et encadre toujours plus étroitement les comportements individuels (interdiction de fumer dans les lieux publics, durcissement du pénal, fichage des individus)...
A moins que le plus effrayant dans l'histoire ne soit tout simplement l'absence de réaction de la classe politique et du citoyen face à de telles décisions. Effrayant, ou tout simplement logique?
Il y a une dizaine de jours de cela, la même France Inter diffusait une émission de l'Ecolo de service (public) Denis Cheyssoux; en introduction, l'animateur nous lâchait cette info: "A la question Pensez-vous que nous devions renoncer à certaines de nos libertés individuelles pour sauver la planète?, 85% des personnes interrogées ont répondu "Oui"." Et l'abruti de se réjouir pendant ses cinquante minutes d'antenne. Mais qu'est-ce que ça veut vraiment dire "renoncer à ses libertés individuelles"? Il fallait écouter l'émission pour le comprendre: au fil des appels, des témoignages d'auditeurs et de personnalités(?), on finissait par comprendre que pour l'écrasante majorité des crétins, "liberté individuelle" signifiait liberté de laisser couler la flotte en se brossant les dents, liberté de ne pas se faire chier à trier ses déchets, ou encore liberté d'avoir une grosse bagnole qui ne sert à rien et consomme beaucoup pour en jeter et pouvoir faire le cacou sur la route. Il semble en somme que l'immense majorité de la population confonde tout simplement liberté et confort. Alors le fichage, l'Etat policier, les droits de l'homme et du citoyen, franchement, qu'est-ce qu'on s'en tape le derche sur des bornes kilométriques...
Finalement, il avait raison: panem et circenses. Voir ici pour une version un peu plus longue, qui prend tout son sens.
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28.08.2008
Comment occuper ses collègues pour la journée
Euphrasie, cette collègue de labo parano, prend des vessies de porc pour des lanternes japonaises. Il est également très facile de lui faire prendre des graffitis anonymes pour des messages divins. C'est précisément ce que j'ai fait, il y a de cela quelques années, après que l'on m'a eu raconté l'épisode d'"Antoine a appelé". En effet, j'avais du mal à croire que le spécimen fût aussi crédule; d'un autre côté, dans l'hypothèse où elle l'aurait été, il aurait fallu être vraiment crétin pour laisser passer l'occasion et ne pas s'amuser un peu avec.
Euphrasie travaille avec mon pseudo-chef, le Grison d'Arcadie, dont les démêlés avec la Pieuvre vous ont été narrés dans bon nombre de billets précédents. Ce DR par défaut d'un institut de recherche post-colonial bien connu fait travailler Euphrasie depuis bientôt 10 ans sur un logiciel hydrologique dont on a bien du mal à savoir ce qu'il sait faire exactement; il faut dire qu'il n'y a pas beaucoup de doc, et quand il y en a, elle est mauvaise; la gestion des stagiaires successifs ayant travaillé sur ce logiciel a été tellement désastreuse qu'en général, à chaque fois qu'un stage est terminé, tout le travail effectué est perdu car les deux rigolos oublient systématiquement d'en sauvegarder les résultats. Le boulot principal d'Euphrasie est donc, en gros, de se retaper les développements effectués par les stagiaires et que son chef a égarés sur son disque dur...
Loin d'en vouloir au Grison d'Arcadie, elle lui voue une fidélité sans faille, au point que s'il part en vacances, elle s'arrête de travailler, car il est pour elle impensable de bosser sans un regard d'espion par-dessus son épaule. Il lui procure à ce sujet une stabilité mentale méritoire depuis de nombreuses années, puisqu'il n'y a pas encore si longtemps, il la fliquait au sujet de ses horaires de travail (il a dû arrêter car lui-même ne restait pas au boulot assez longtemps pour pouvoir exercer une surveillance efficace). Bref, au-dessus il y a un Dieu grisonnant, et en dessous, petite mouche affairée à la surface de la Terre, il y a Euphrasie, qui fait tout ce qu'on lui dit.
Le labo reçoit périodiquement des catalogues de fournisseurs, style matériel informatique, de bureau ou de terrain. Je ne saurais vous dire pourquoi, mais en tombant un jour sur un catalogue Eijelkamp (fournitures de labo, style béchers, pipettes et autres fioles graduées), une idée me vient. Aussi sec, je prends un post-it et, prenant soin de déguiser mon écriture (malheureusement un peu trop reconnaissable au naturel), j'y écris: "Pour action. Voir ce qu'il faut faire." Puis je le colle sur le catalogue et largue celui-ci dans la case courrier d'Euphrasie.
Euphrasie est informaticienne, autant dire qu'elle s'y connaît à peu près aussi bien en matériel de labo que moi en biologie moléculaire. Elle n'a cependant pas douté un instant que l'instruction lui vînt d'en haut; il fallait la voir tourner dans le labo avec son catalogue à la main... Plusieurs fois, je l'ai croisée dans le couloir, allant, la trogne crispée, demander à son chef ce qu'il voulait d'elle exactement; pas de bol, ce jour-là le toto en question était très occupé, avec des visiteurs et des stagiaires en quasi-permanence dans son bureau. Quand je suis revenu de prendre mon courrier vers 14 heures, Euphrasie attendait d'un air catastrophé dans l'embrasure que le visiteur la précédant libérât sa place pour pouvoir, enfin, accéder au Chef et lui soumettre sans doute son choix de pipettes...
Je ne sais pas exactement ce qui s'est dit entre les deux, mais tout le reste de la semaine, elle n'a pas été bien. Nous si, car 4 ans après, on en rigole encore.
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26.08.2008
Mes bibliothécaires
Aujourd'hui, j'ai choisi de continuer dans la série "anecdotes de fin de vacances" pour vous en raconter une bien bonne, survenue il y a 6 ans au moment de mon arrivée dans le labo. Je sais que vous attendez impatiemment l'épisode 2 des aventures de certaine collègue parano, mais tout vient à point à qui sait attendre.
Notre bâtiment est nanti d'une grande salle commune, au mobilier moderne et clair que l'on dirait sorti tout droit d'Ikea, où il arrive parfois que se croisent deux voyageurs égarés. Cet espace désolé aux quatre coins battus par le vent est dénommé pompeusement "Documentation". On y trouve en effet quelques ouvrages, sentinelles solitaires de grandes étagères vides, attendant comme dans le Désert des Tartares que les saisisse la main d'un Godot improbable; on peut également, à condition toutefois de faire preuve d'une patience acharnée de chasseur d'images des hautes plaines, y apercevoir la faune naturelle (et pour l'instant épargnée par les atteintes de la civilisation) du lieu, à savoir deux bibliothécaires.
Les deux spécimens en question n'ont de bibliothécaires que l'étiquette sur la porte. Elles n'en ont ni la compétence, ni l'occasion (vu le peu de bouquins à chaperonner). Résultat, elles passent davantage de temps à bronzer en buvant le café sur l'arrière du bâtiment (l'arrière de la Doc' donne en effet sur une agréable pinède) et à faire leurs courses par Internet qu'à épousseter des reliures de bouquin. La quiétude de ces paisibles gazelles fut, toutefois, troublée il y a 6 ans, par un éclat fiché depuis dans toutes les mémoires.
Une après-midi, en effet, l'une des deux découvre qu'un bouquin a disparu. De nombreuses heures de recherche plus tard (il faut préciser qu'aujourd'hui encore, les deux spécimens ont refusé de s'informatiser; lorsque quelqu'un emprunte un ouvrage, les références complètes de celui-ci sont consignées dans un grand cahier, où il faut ensuite le rechercher "à la main" et le rayer de la liste le jour où son emprunteur le rapporte à la Doc), elle parvient à la conclusion que son dernier lecteur répertorié ne l'a pas rendu. Contacté, celui-ci prétend que si, mais que la bibliothécaire a oublié de le rayer de la liste. Le ton monte, les noms d'oiseaux aussi; l'ensemble du labo reçoit quelques minutes plus tard, un email ainsi rédigé:
"Je me mets en grève à partir de maintenant car monsieur Walid [1] m'a traitée de salope."
La réponse ne tarde pas. Monsieur Walid se fend à son tour d'un message à "tous":
"Ceci est totalement faux. Je ne l'ai pas traitée de salope, mais de connasse; ce qui n'est pas du tout la même chose [2]."
Figure également cette précision fort utile à la reconstitution archéologique du conflit:
"Je ne l'ai traitée de connasse que parce qu'elle m'a traité de voleur."
Les choses n'ont pas eu besoin d'aller au-delà, puisqu'entre temps l'ouvrage a été retrouvé, par un autre emprunteur, ce qui a mis fin au conflit.
Ceci a toutefois marqué le début d'une période d'austérité documentaire, puisque la Doc a, à dater de ce jour mémorable, refusé d'établir de nouvelles cartes de bibliothèques. Ceci pour des "raisons de sécurité". Je vous explique: les bibliothécaires trônent derrière une banque, dont elles accusent le rebord d'être trop haut. Aussi, lorsqu'elles se penchent pour remplir une nouvelle carte de bibliothèque (puisqu'elles font tout à la main), sont-elles dans l'incapacité de voir par-dessus la banque en question; par conséquent, il leur est impossible de voir si quelqu'un sort en douce avec un bouquin...
Après 6 mois, on a pu faire venir un technicien de la fac qui a rabaissé la banque en question, et la Doc a repris un fonctionnement normal. En fait, pendant ces 6 mois, personne ne s'était aperçu de la différence.
[1] Ceci n'est bien entendu pas le vrai nom de la personne; mais il n'est pas anodin de préciser que la bibliothécaire en question nourrit des sentiments plutôt mitigés envers la population arabe, et que le Walid en question l'est...
[2] Et c'est vrai, les experts sont formels sur ce point.
11:15 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, recherche, enseignement supérieur, humour
22.08.2008
Comment s'amuser avec ses collègues
Parmi les collègues qui m'ont reproché ma gestion énergique de la confection du fameux poster (cf. billets précédents), il est une collègue dont je ne vous avais pas parlé. Et c'est dommage, car dans son genre, c'est elle aussi un personnage. Pour les besoins de la cause, nous l'appellerons Euphrasie, ce qui est à cent lieu de son nom véritable, et tant mieux pour elle. Euphrasie a un gros problème: elle est parano. En triant mes emails hier soir, je suis tombé sur un de ses messages, qui récriminait sur ma façon comminatoire de m'adresser à mes collègues au sujet du poster d'équipe. Elle n'était pas concernée par la confection du poster en question, mais, étant parano, elle a tout pris pour elle. Ceci m'a rappelé une anecdote qui s'est produite il y a de nombreuses années - je n'étais pas encore dans ce labo, mais on m'a raconté. Et vu la saveur particulière de l'anecdote en question, je ne résiste pas au plaisir de vous la faire partager. Les anthropologues appelleront peut-être ça une illustration de la théorie de l'investissement affectif; en tout cas, moi je l'aime bien.
Euphrasie est parano de longue date. Il y a une dizaine d'années, elle partageait pour son malheur le bureau des deux plus ignobles farceurs de son service. Faisant beaucoup d'informatique, elle n'était à l'époque pas souvent dans ce bureau, occupée presque à plein temps ar la gestion d'un réseau de stations de travail et de serveurs, situés dans des salles faites exprès pour ça. Un jour, les deux rigolos ont eu une idée de génie: pendant son absence, ils inscrivent sur le tableau blanc où elle fait l'inventaire de ses tâches:
"Antoine a appelé."
Bien entendu, aucun Antoine n'a appelé, d'ailleurs ils ne connaissent aucun Antoine et elle non plus; d'où sa stupeur et sa perplexité lorsque, entrant dans le bureau, elle découvre l'inscription: "Antoine, mais qui c'est?
- Je ne sais pas, moi, répond négligemment un des deux rigolos, apparemment très occupé par une anomalie dans la base de données et trop soucieux pour lever les yeux de son écran; mais il a dit que tu avais son numéro..."
Euphrasie fronce les sourcils, préoccupée: elle ne connaît pas d'Antoine et elle n'attendait pas de coup de fil: "Vous êtes sûrs que c'est à moi qu'il voulait parler?
- Oui oui, il a même dit qu'il te rappellerait."
Le lendemain, rebelote. Euphrasie trouve, en rentrant de sa salle info, l'inscription suivante:
"Antoine a appelé. Demande que tu le rappelles."
"Mais je ne connais pas cet Antoine, se lamente Euphrasie, inquiète. Comment est-ce que je pourrais rappeler quelqu'un que je ne connais pas? demande-t-elle à la cantonnade.
- Ah ben ça..." répondent perplexes ses deux co-turnes en écartant les bras.
Le surlendemain, un pas supplémentaire est franchi dans la gradation de l'imminence. L'inscription dit: "Antoine a appelé. Le rappeler d'urgence!"
"Ah là là (ton paniqué), et je ne peux pas savoir qui c'est, puisqu'il appelle à chaque fois quand je ne suis pas là!
- Alors oui, ça, c'est ballot!" répliquent les deux plaisantins en se retenant d'éclater de rire.
Ca a paraît-il continué comme ça pendant une bonne dizaine de jours. A la fin, les deux tortionnaires ont paraît-il eu pitié, car Euphrasie commençait à donner des signes inquiétants d'instabilité mentale. Je dis paraît-il, car connaissant les oiseaux, j'ai du mal à imaginer une quelconque pitié de leur part dans ce genre d'affaire. Bref, ils ont fini par révéler à Euphrasie que tout cela n'était qu'une farce et qu'il n'y avait pas, n'y avait jamais eu d'Antoine, pas plus que de coups de fil.
C'est alors qu'Euphrasie les a gratifiés d'un sourire narquois: "Ahaha, vous essayez de me faire marcher.
- Depuis dix jours, oui. Mais maintenant, non. Tout ça était une blague, il n'y a jamais eu d'Antoine-qui-a-appelé.
- Non non, ça ne prend pas. Il finira bien par rappeler quand je serai là, et alors je saurai qui c'est."
Je ne me suis jamais risqué à lui poser la question, mais il paraîtrait qu'aujourd'hui encore elle est persuadé qu'Antoine a véritablement cherché à la joindre pendant 10 jours. Bien sûr, n'ayant pas été témoin de la chose, je ne peux pas vous certifier à 100% que cette anecdote soit véridique; mais ayant personnellement eu l'occasion de tester la paranoïa d'Euphrasie en lui montant un canular dont je suis ma foi assez content (et que je vous conterai une fois prochaine), tout ce que je peux vous certifier, c'est qu'elle est 200% plausible.
A une prochaine pour d'autres aventures...
08:36 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, recherche, enseignement supérieur, humour
18.08.2008
T'as pas cent balles?
On a beau être en vacances, on continue d'en apprendre tous les jours. J'en veux pour preuve cette conversation édifiante avec une collègue, membre de ce noble Institut de recherche post-colonial, dont le siège est délocalisé depuis ce 15 août à Marseille - mais je ne vous en dis pas plus, si je continuais vous risqueriez de deviner de quel organisme de recherche je veux parler...
Madagascar, vous connaissez. Classé 146ème sur 177 en matière d'indice de développement en 2005; plus de 72% de la population au-dessous du seuil de pauvreté en 2004; bref, la joie faite écorce de baobab... Un terrain tout indiqué, en tout cas, pour certains de mes collègues de labo et leurs confrères, qui appartiennent à l'Institut post-colonial en question.
Il faut savoir que, lorsqu'il s'expatrie à Mada pour une mission de longue durée, un chercheur de l'Institut en question voit son salaire multiplié par 3; sans compter les primes mensuelles attribuées par enfant scolarisé. On en connaît comme ça qui se palpent dans les 10000 euros par mois. Pour un pays où le salaire mensuel moyen doit être de 20 à 30 euros, ça fait de vous un type plutôt à l'aise. Vous comprendrez alors aisément pourquoi certains employés de grosses boîtes et d'instituts de recherche se font des missions à répétition dans de tels pays et, surtout, pourquoi, après y avoir goûté 10 à 15 ans de suite, ils sont devenus totalement inaptes au rapatriement. Après avoir eu à dispo en permanence cuisinier, femme de chambre, jardinier et chauffeur, tout ça pour 100 euros par mois seulement, comment peut-on espérer que ces types réapprennent à conduire, faire leur bouffe et torcher leurs draps tout seuls? Mission impossible, mes frères. Il est donc coutumier de laisser (au mieux) ces types errer d'affectation en affectation, ou bien (au pire) de les laisser s'enterrer sur place, au besoin en se mariant à une locale (ou en l'achetant pour quelques chèvres, selon les coutumes du lieu - ne riez pas, j'ai deux collègues voisins de couloir qui l'ont fait!)
Et la recherche, dans tout ça, me direz-vous? Ma foi... à force de me lire, vous devez bien avoir compris que la recherche, ça ne paie pas. Et j'en arrive à l'anecdote qui, présentée ce matin par ma collègue au café, m'a laissé non seulement pantois, ébahi et médusé, mais surtout avec l'impression du type qui, dans la Rubrique à Brac de Gotlib, pensait être passé dans un univers parallèle en entrant par mégarde chez son voisin. Bref, voici l'anecdote en question.
Il était une fois un expatrié professionnel, qui ne savait plus rien faire d'autre que palper ses 10000 euros par mois en n'en fichant strictement pas une rame de canot pneumatique.
Le palmé en question était, non seulement d'une fainéantise notoire, mais en plus d'une pingrerie record, qui aurait bien valu à la France quelques médailles d'or de plus aux Jeux olympiques si l'on avait daigné y ouvrir cette discipline.
Donc, non content de ne rien glander et de palper son pognon pour toute récompense, il avait installé, chez lui, un élevage de canards, qu'il revendait à la population locale (et sans doute aussi aux autres expatriés) histoire d'arrondir ses fins de mois.
Le jour où il a quitté cette terre bénie et ses volatiles dispensateurs de richesse pour une autre destination, il a fait cadeau à son boy d'un sac à patates plein de boîtes de conserve. Mordez un peu la munificence du présent: les boîtes étaient vides (l'histoire ne dit pas si elle étaient propres). A l'employé de maison qui s'étonnait de cette gratification, l'autre répondit d'un air généreux: "tu n'as qu'à les porter chez le ferblantier du coin, il t'en donnera bien quelques billets."
Et après ça, j'entrevois des aigris, des pisse-vinaigre et des gueules en biais qui prétendront que la recherche ne rend pas généreux... auquel cas, visiblement, elle rend à défaut très con.
09:52 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : recherche, université, enseignement supérieur, humour
11.08.2008
Ca arrache dans le labo: les posters (suite encore)
Les posters, je pensais que c'était fini. Outre une révélation fracassante sur le sexe des anges, le billet précédent vous éclairait sur le niveau des échanges que peuvent avoir deux profs d'université fraîchement nommés. Eh bien, ce n'est pas fini.
Je pensais que mon équipe arrivait bonne dernière dans la course aux posters. Il se trouve que, non seulement nous n'avons pas été les derniers à rendre notre copie, mais qu'une équipe n'a même pas commencé le sien (N.B. vous vous rappelez peut-être que la deadline était fixée au 31 juillet). Pour ajouter au désarroi mental, cette équipe se trouve être celle à laquelle appartenait le directeur du labo, à la tête de laquelle il a poussé ses sbires les plus fidèles. O, ingratitude humaine... En fait, ce n'est pas de l'ingratitude, c'est de la déliquescence mentale. En parlant avec quelques collègues de cette même équipe, j'ai eu accès à la reconstitution suivante:
- une personne de cette équipe a été désignée volontaire pour concevoir le poster. Elle l'a découvert en rentrant de vacances et n'a pas vraiment apprécié de devoir s'asseoir sur cette termitière, mais d'un autre côté c'était à peu près inévitable, vu que l'on savait que ce type serait le seul pégreleux de l'équipe concernée qui resterait présent au labo entre la mi-juillet et la fin août;
- le martyr d'office s'adresse illico aux membres de son équipe (laquelle, c'est important, est divisée en 2 groupuscules qui se haïssent cordialement). En signe de mépris (et également de fainéantise), les membres de la phalange opposée (dont est issu le directeur du labo) lui opposent une absence de réponse farouche;
- le pauvre gars fait donc ce qu'il peut en proposant un poster où, comme thèmes de recherche, ne figurent que ceux de son groupe. Ce n'est pas l'idéal, mais franchement, à sa place j'aurais fait pareil;
- du coup, directeur de labo pas content, car on ne voit même pas apparaître le projet ANR de ses féaux sujets. Il donne donc des directives pour que ce projet soit mentionné;
- confusion mentale subséquente du pauvre Aliboron précité, qui ne peut tout de même pas inventer le contenu du projet ANR en question. C'est là qu'à sa place, j'aurais rendu publiquement mon tablier en invoquant l'inertie informationnelle de mes collègues, mais lui choisit au contraire de s'enfermer dans une fuite en avant forcenée, en ne touchant plus au poster et en se réfugiant dans des statistiques climatiques sur une région du Sahel la plus sèche possible. Il commet en outre l'erreur de ne pas avertir la direction que rien n'avance, ce qui lui sera certainement compté lorsque les choses deviendront publiquement foireuses;
- la collègue en charge de l'agencement final du poster, qui tient à ce que les délais soient respectés, fait envoyer un email au responsable furieusement inerte du projet ANR, en lui demandant des infos sur ce projet afin de pouvoir les intégrer à la feuille de chou finale. Ah oui, je précise que le responsable en question est actuellement en mission à l'expat', ce qui rend plus difficile la tâche de lui secouer le paletot en direct;
- le chef de projet en question lui fait la réponse suivante: "Alors en fait... il me semble bien qu'on avait fait un poster sur le projet au début de l'année... Mais je ne sais plus où on l'a mis... Je ne suis pas sûr non plus qu'il ait été présenté quelque part... Demande à une telle, ça doit être elle qui a les fichiers, on pourrait peut-être le présenter sur le stand du labo?"
- pétage de plombs de la "une telle" en question: il s'agit, d'une part de présenter les activités d'une équipe au complet sur un seul poster, et non juste un projet ne regroupant que quelques individus; d'autre part, elle se souvient très bien que le chef de projet en question lui avait, au début de cette année, gonflé les meules à 3 bars de pression justement pour que ce poster soit confectionné dans des délais ultra-rapides, et qu'ensuite il l'avait rangé dans un placard! Elle répond donc au toto en question que ce poster n'est pas du tout ce qu'il lui faut, et que de plus il lui faut les textes en anglais (ce qui n'est pas le cas, bien sûr, du poster ANR);
- réponse ultime du chef de projet nase, qui se met en colère pour de bon: "je ne vois pas pourquoi il faudrait traduire ce poster en anglais. En tout cas, qu'on ne compte pas sur moi pour le faire. C'est vrai, quoi, on est en France, MERDE!!!"
Bien sûr, le fait que ce stand soit présenté dans le cadre d'un congrès international n'a qu'une importance anecdotique... Pour la petite histoire, sachez que ce message a été transmis en copie intégrale par la même collègue au directeur de labo. Je suis sûr qu'il va aimer. Le directeur est quand même l'un des trois co-chairmen du congrès.
Je promets de vous tenir informés quand on dressera la guillotine et que l'on commencera à aligner les têtes dans le panier.
08:24 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, enseignement supérieur, recherche, humour
08.08.2008
Ca arrache dans le labo: le poster (suite)
Je pensais que l'épisode du poster narré précédemment [Lien] allait être le dernier. Pauvre naïf! Une des caractéristiques du milieu universitaire, c'est que ses représentants ont une infinité de temps à perdre, sans le moindre remords, et sans considération aucune de hiérarchie ou d'importance des enjeux. C'est ainsi qu'à l'occasion de la confection d'un poster minable, une petite pissotière de caniveau s'est enflée jusqu'à atteindre les proportions d'un Fleuve Jaune en crue. Pour savoir ce qui a provoqué, dans mon labo, une catastrophe naturelle digne de Katerina s'abattant sur la Louisiane, un résumé des épisodes antérieurs...
- le labo doit préparer une série de posters à afficher dans un stand qu'il a loué pour une semaine sur les lieux d'un congrès international;
- dans chaque équipe, des volontaires ont été désignés pour se fader la coordination desdits posters;
- le coordinateur de mon équipe est parti en vacances;
- les membres de l'équipe lui ont fourni des graphiques et des textes à chier;
- si bien qu'il a fallu se retaper une partie du boulot en son absence, et devinez qui a dû faire le boulot (ben oui, il y a toujours des couillons pour rester bosser alors que tous les autres sont partis!)
En somme, c'était presque bon, nous avions fini par produire un poster aux normes, avec juste assez de texte mais pas trop, et des figures à peu près à la bonne taille.
Hormis toutefois les figures produites par le groupuscule conduit par le Céphalopode, ce collègue récemment passé prof à l'ancienneté, grâce à l'élimination, par des snipers judicieusement placés, des autres candidats. Ah, JFK, si tu tétais présenté sur ce poste de prof... Bref. L'action se décompose ensuite de la façon suivante:
- il se révèle vite à l'examen que les figures de la Pieuvre sont à chier. Par exemple, une carte a été fournie où le bassin versant est à l'échelle 1/5000 et où la rivière qui le traverse est au 1/2000. Résultat, c'est un peu comme si on dessinait une carte de France avec la Seine qui prend sa source à Athènes pour se jeter dans l'Atlantique au niveau de Brest. Vous me direz que ça fait un genre, mais ça n'était pas celui voulu;
- j'en informe donc le Poulpe, en lui signalant en outre que le tracé du contour de son bassin n'est pas connexe (une portion du contour a été, de façon mystérieuse, décalée vers le sud-est et stagne, orpheline, en marge du reste du dessin). Bien entendu, je n'obtiens pas de réponse - et je n'en attendais pas. En effet, (1) le Céphalopode n'est probablement pas l'auteur de la carte, vraisemblablement extraite (et mal!) d'un SIG qu'il ne sait pas manier, et (2) ce serait devoir se rendre compte qu'il a fait une erreur, ce que sa structure mentale lui interdit d'admettre;
- enfin, et pour un poster en anglais c'est comique, les titres des thèses soutenues dans le labo sont en français! je demande donc à tous les membres de l'équipe de bien vouloir fournir la traduction anglaise (c'est d'autant plus facile que toutes les thèses soutenues à l'unviersité doivent êtres fourni avec un résumé et un titre en anglais!) Là encore, pas de réponse;
- entretemps, la deadline pour la remise de la version définitive du poster est allègrement franchie. Je ne m'en formalise pas outre mesure, puisque depuis 10 jours je passe la plupart de mes journées et mes nuits au CHU, où quelqu'un de ma famille est hospitalisé, et que le poster revêt en effet une importance plutôt minorée. Je prends néanmoins le temps de me fendre d'un email à l'ensemble de l'équipe, où je rappelle la nécessité de terminer rapidement. Je précise au passage: "Pas de titre en anglais ==> la thèse ne figurera pas dans la liste".
C'est cette dernière phrase, écrite en style télégraphique, qui a déclenché l'ouragan. C'est vrai, je n'ai pas fait dans la finesse; il faut dire qu'après une journée plutôt chargée, j'étais en retard pour me rendre à l'hôpital et que je n'ai pas pris la peine de leur tourner un machin à la Balzac. Or, que découvré-je, en rentrant chez moi après ma visite au CHU (il est alors 22h30)? Un email, envoyé par la Pieuvre, avec copie à tous (dont le directeur du labo, que ce genre de chose doit effectivement passionner), où elle me précise les règles du savoir-vivre. Je vous en livre ci-dessous l'extrait le plus significatif
"PEUT-ETRE … MAIS PASSER DEVANT UN BUREAU EN DISANT : « EH DIS DONC, TU PENSES AU POSTER, [Nom d'une collègue] N’ATTENDS QUE TOI POUR POUVOIR FINIR ! », C’EST TELLEMENT PLUS CONVIVIAL ET TOUT AUSSI EFFICACE ! EN TOUS CAS C’EST LA METHODE QUE JE PREFERE …"
Plus quelques autres lignes, toujours écrites en majuscules, dont l'objectif est de me démontrer que je ne suis qu'une merde, sans aucune connaissace des usages et du respect des collègues, et qu'au lieu de lui envoyer un mail pour ensuite aller glander à l'hosto, j'aurais mieux fait d'attendre toute la journée devant le bureau du Poulpe, dans l'espoir où par extraordinaire il aurait décidé de venir travailler (c'est pas souvent). D'où ma réponse (également en copie à tous):
"Chère [Pieuvre (1)];
Attention, tu as un problème de clavier: il reste bloqué en touches majuscules. Je te conseille celui-ci en vente chez SAB:http://www.sabmegastore.com/fiche-logitech-4113.html. J'ai le même à la maison et depuis 3 ans il n'a pas eu une seule fois ce genre de problème. Bonnes vacances à toi aussi, et bonne rentrée si tu parviens à t'en procurer un (clavier)."
C'est bizarre, je n'ai pas eu de réponse. Coïncidence, les quelques rares collègues que je croise encore dans les couloirs me disent bonjour avec un petit sourire amusé. Comme quoi la popularité, dans notre milieu, ne tient vraiment pas à grand chose.
(1) Eh oui, le Céphalopode est une femelle. Depuis tout ce temps, vous ne l'aviez pas deviné, avouez?
09:19 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, enseignement supérieur, recherche
