29.08.2008
Combats avec tes défenseurs...
Mardi soir, France Inter avait choisi, pour thème de son émission de pseudo-démocratie participative "Le téléphone sonne", de s'intéresser au fichier Edvige, destiné à recenser, entre autres, les personnes "susceptibles de porter atteinte à l'ordre public". Parmi les notables invités autour du micro, on trouvait Corinne Lepage (qui, outre son statut d'ancienne ministre de l'environnement, peut se prévaloir d'une carrière juridique bien fournie, avec notamment un succès assez récent dans la bataille judiciaire au sujet du naufrage de l'Erika), un membre de la ligue de défense des droits de l'homme et, pour assurer la défense du Diable, le porte-parole du ministère de l'intérieur.
Ca a donné. Après quelques petites minutes de débat, Corinne Lepage a commencé à se friter avec le porte-parole en question, au sujet de la décision de création du fichier Edvige (par décret, donc sans débat parlementaire). Le porte-parole mentionnait comme en passant que le décret avait été "validé" par le Conseil dEtat; faux, répliquait Lepage: le Conseil d'Etat a rendu un avis (purement consultatif), que le gouvernement a refusé de communiquer au public. De là à penser que cet avis n'était pas des plus favorables... D'ailleurs, on le connaîtra sans doute bientôt, puisque aussi bien un certain nombre de parlementaires ont déposé un recours contre ce décret auprès du même Conseil d'Etat. A suivre.
Ce qui frappe le plus dans ce débat, c'est le caractère naturel, "allant de soi", que revêt le fichage des gens aux yeux des autorités Françaises. Cette attitude ne date pas d'hier; les gouvernements, de droite comme de gauche, ont pratiqué le flicage et l'espionnage privé (il n'y a qu'à se rappeler l'affaire des écoutes sous Mitterrand pour se convaincre que la paranoïa n'est pas que de Droite... Mais Mitterrand était-il encore un homme de Gauche? Bref.)
Exemple, les paroles du représentant d'Alliot-Marie: "Oui, bien sûr, nous fichons les syndicalistes. Mais suppons par exemple que quelqu'un se présente à des élections locales, par exemples aux Régionales, etc. Eh bien, si le préfet se demande par exemple qui est ce monsieur, quels sont ses antécédents, etc., comme ça il pourra le savoir." Personne n'a posé la question qui, personnellement, me laisse sur le derche: à partir du moment où le type est éligible, qu'il n'a pas de casier judiciaire (une information que l'on trouve bien ailleurs que dans le fichier Edvige), qu'est-ce que ça peut bien lui faire, au préfet?
Un autre argument, toujours avancé par ce même porte-parole: ce fichier, c'est super, parce que si l'on parvient à mettre dedans un jeune de 13 ou 14 ans qui traîne avec une bande, on pourra faire prévenir ses parents par les flics en leur faisant dire: "attention, votre fils traîne avec une bande"... Bravo, sauf que, comme le dit un des invités, pour savoir que le jeune en question traîne avec une bande, il faut l'avoir identifié; pour l'avoir identifié, il faut bien l'avoir interpellé ou avoir contrôlé son identité au moins une fois; c'est à ce moment-là qu'il faut prendre le téléphone et avertir les parents, et on n'a pas besoin d'un fichier pour ça.
Le plus dangereux dans l'affaire n'est probablement pas la constitution de ce fichier en tant que telle, mais le flou terrifiant qui entoure les termes qui ont présidé à sa création: "Susceptible de porter atteinte à l'ordre public", ça veut dire quoi? On ne le sait pas; le foutriquet qui représentait le ministère n'a pas été capable de le dire. En outre, même en cas d'informations erronnées, le droit de rectification de ce fichier ne sera pas permis. Quand on sait que les fichiers policiers déjà existants contiennent des pourcentages d'erreur à deux chiffres, il y a franchement de quoi s'inquiéter. Avec ce "susceptibles de", le gouvernement du Nain récidive dans la négation d'un principe de droit élémentaire, à savoir que l'on ne devrait pas pouvoir fliquer, surveiller ou condamner qui que ce soit sur la base d'"intentions" ou de "possibilité de nuire" présumées. C'est ce même principe élémentaire des droits de l'Homme qu'a bafoué la "loi Dati" sur la rétention de sûreté (ordonner la prolongation d'un emprisonnement au motif que l'on pense que la personne "pourrait" commettre des actes dangereux).
Un auditeur l'a dit au téléphone, "Moi, ce fichier, je m'en fiche, ceux qui n'ont rien à se reprocher ne risque rien." Dans l'hypothèse d'un Etat de droit parfait, certes, ce monsieur a raison. Il a juste oublié que dans l'histoire, ce n'est plus lui qui décide qui a ou n'a pas à se reprocher. Ce n'est même plus la Loi, puisque (1) la mesure est passée par décret, sans débat parlementaire, et (2) les critères d'application ("susceptibles de") n'en sont pas définis clairement. Les Juifs, eux non plus, n'avaient rien à se reprocher sous Hitler. On connaît le résultat.
Ce fichier va-t-il réellement servir à quelque chose? On ne sait même pas. La seule chose que l'on peut affirmer, c'est qu'il s'inscrit dans une logique bien définie, que l'on pouvait déjà entrevoir dans des mesures précédentes de ce gouvernement. Cette logique implicite, c'est celle d'une normalisation et d'une codification de l'individu et de ses comportements. Il est paradoxal de constater que c'est le même gouvernement (et avec lui une aile droite de la population politique française) qui prône la libération de la croissance, du pouvoir d'achat (bref, de notions abstraites et désincarnées) et en même temps codifie et encadre toujours plus étroitement les comportements individuels (interdiction de fumer dans les lieux publics, durcissement du pénal, fichage des individus)...
A moins que le plus effrayant dans l'histoire ne soit tout simplement l'absence de réaction de la classe politique et du citoyen face à de telles décisions. Effrayant, ou tout simplement logique?
Il y a une dizaine de jours de cela, la même France Inter diffusait une émission de l'Ecolo de service (public) Denis Cheyssoux; en introduction, l'animateur nous lâchait cette info: "A la question Pensez-vous que nous devions renoncer à certaines de nos libertés individuelles pour sauver la planète?, 85% des personnes interrogées ont répondu "Oui"." Et l'abruti de se réjouir pendant ses cinquante minutes d'antenne. Mais qu'est-ce que ça veut vraiment dire "renoncer à ses libertés individuelles"? Il fallait écouter l'émission pour le comprendre: au fil des appels, des témoignages d'auditeurs et de personnalités(?), on finissait par comprendre que pour l'écrasante majorité des crétins, "liberté individuelle" signifiait liberté de laisser couler la flotte en se brossant les dents, liberté de ne pas se faire chier à trier ses déchets, ou encore liberté d'avoir une grosse bagnole qui ne sert à rien et consomme beaucoup pour en jeter et pouvoir faire le cacou sur la route. Il semble en somme que l'immense majorité de la population confonde tout simplement liberté et confort. Alors le fichage, l'Etat policier, les droits de l'homme et du citoyen, franchement, qu'est-ce qu'on s'en tape le derche sur des bornes kilométriques...
Finalement, il avait raison: panem et circenses. Voir ici pour une version un peu plus longue, qui prend tout son sens.
08:27 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : société, actualité, politique

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Commentaires
Aux US, ils avaient commences avec les zones de free-speech dans le debut des annnees 90. Quand le president venait en ville, les gens qui protestaient devait se reunir a un endroit particulier, une free-speech zone qui se trouvait a trois kilometres de l'evenement. Depuis 2001, il est normal de ficher les gens qui vont dans ces free-speech zone, de mettre la population entiere sous ecoute sans mandat et enfin de torturer des innocents en les envoyant dans des pays ou les droits de l'homme sont une franche rigolade.
Le message qu'il faut retenir de tout cela est que les gens qui abdiquent leurs droits face a la peur n'ont ce qu'ils meritent: La tyrannie des connards, des emmerdeurs et surtout des gens malsains...Les gens qui disent qu'ils n'ont rien a se reprocher ne comprennent pas que dans ce systeme ils sont deja fiches car ils ecoutent et interagissent dans une emission d'etat (france inter) ou un representant de l'etat est malmene, cette personne est deja coupable par association. Si vous ne comprenez pas cette mecanique ou vous vous dites que ceci ne peux arriver ici, pas besoin de "Brasil", de "1984" ou des fichiers de juifs sous Vichy, simplement regardez la taille de la liste des gens qui sont bloques de voyage par air aux etats-unis car ils sont sur une liste qui grandit tous les jours, qui est difficilement changeable et qui vient d'atteindre le millions de noms (voir false positive a: http://en.wikipedia.org/wiki/No_Fly_List ). Cette liste inclue le fameux terroriste bien connu Robert Johnson et autres enfants de moins de trois ans. Ceci se passe dans un pays suppose etre un des berceau de l'expression libre et de la democratie.
Comme on dit la-bas, Good night and Good luck.
b.
nofreedom@for.yu
Ecrit par : b | 29.08.2008
Vous posez la question plus grave et plus générale qui est "quel est le degré de stupidité moyenne au-dessous duquel une démocratie cesse de fonctionner" ? Les analphabètes ont longtemps été exclu du droit de vote, mais analphabétisme ne signifie pas "bêtise". En revanche, la refonte des listes électorales grâce à un fichage des imbéciles nous permettrait peut-être d'envisager un monde meilleur (ou horrible).
Ecrit par : anthropopotame | 29.08.2008
Anthropopotame,
Il y a une difference entre etre un imbecile et etre ignorant, l'ignorance se soigne. Je connais tres tres peu d'imbeciles.
b.
nofreedom@for.yu
Ecrit par : b. | 29.08.2008
Hmm, intéressant. Mais votre commentaire n'est pas clair : dans quelle catégorie me placez-vous ?
Ecrit par : anthropopotame | 30.08.2008
Ce que je veux dire c'est qu'il est facile de mettre une categorie de gens chez les imbeciles alors que mon experience me montre qu'ils sont le plus souvent ignorant.
Comme je le disais, je connais tres tres peu d'imbeciles et donc je suis circonspect quand a la possiblite d'avoir un monde meilleur en enlevant les imbeciles des listes electorales.
Soit dit en passant, il me semble me rappeller que par exemple, on enleve deja les imbeciles des listes donnees a la justice pour faire partie d'un jury de cours d'assise. Le maire a tout pouvoir la dessus et donc si vous n'avez jamais servi la justice dans cette capacite, c'est le hasard ou il y a au moins une personne dans votre commune qui n'a pas une bonne opinion de vous.
b.
nofreedom@for.yu
Ecrit par : b. | 01.09.2008
Intéressant, cet échange... Ca me rappelle une anecdote, que j'aurai le plaisir de vous conter demain (si j'en trouve le temps dans cette rentrée surchargée)...
Ecrit par : Enervé | 01.09.2008
OK j'ai compris, nous ne parlons pas des mêmes imbéciles. Je me réfère aux définitions 5 & 6 du Petit Robert : "Roule en 4x4 et se gare sur les passages piétons" et 6) "Participe à des jeux télévisés et s'intéresse à la vie et à l'enfance d'une présentatrice qui ne laissera pas de traces fossiles dans 5 millions d'années". Voilà, je pense que nous sommes d'accord maintenant.
Ecrit par : anthropopotame | 01.09.2008
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