26.08.2008
Mes bibliothécaires
Aujourd'hui, j'ai choisi de continuer dans la série "anecdotes de fin de vacances" pour vous en raconter une bien bonne, survenue il y a 6 ans au moment de mon arrivée dans le labo. Je sais que vous attendez impatiemment l'épisode 2 des aventures de certaine collègue parano, mais tout vient à point à qui sait attendre.
Notre bâtiment est nanti d'une grande salle commune, au mobilier moderne et clair que l'on dirait sorti tout droit d'Ikea, où il arrive parfois que se croisent deux voyageurs égarés. Cet espace désolé aux quatre coins battus par le vent est dénommé pompeusement "Documentation". On y trouve en effet quelques ouvrages, sentinelles solitaires de grandes étagères vides, attendant comme dans le Désert des Tartares que les saisisse la main d'un Godot improbable; on peut également, à condition toutefois de faire preuve d'une patience acharnée de chasseur d'images des hautes plaines, y apercevoir la faune naturelle (et pour l'instant épargnée par les atteintes de la civilisation) du lieu, à savoir deux bibliothécaires.
Les deux spécimens en question n'ont de bibliothécaires que l'étiquette sur la porte. Elles n'en ont ni la compétence, ni l'occasion (vu le peu de bouquins à chaperonner). Résultat, elles passent davantage de temps à bronzer en buvant le café sur l'arrière du bâtiment (l'arrière de la Doc' donne en effet sur une agréable pinède) et à faire leurs courses par Internet qu'à épousseter des reliures de bouquin. La quiétude de ces paisibles gazelles fut, toutefois, troublée il y a 6 ans, par un éclat fiché depuis dans toutes les mémoires.
Une après-midi, en effet, l'une des deux découvre qu'un bouquin a disparu. De nombreuses heures de recherche plus tard (il faut préciser qu'aujourd'hui encore, les deux spécimens ont refusé de s'informatiser; lorsque quelqu'un emprunte un ouvrage, les références complètes de celui-ci sont consignées dans un grand cahier, où il faut ensuite le rechercher "à la main" et le rayer de la liste le jour où son emprunteur le rapporte à la Doc), elle parvient à la conclusion que son dernier lecteur répertorié ne l'a pas rendu. Contacté, celui-ci prétend que si, mais que la bibliothécaire a oublié de le rayer de la liste. Le ton monte, les noms d'oiseaux aussi; l'ensemble du labo reçoit quelques minutes plus tard, un email ainsi rédigé:
"Je me mets en grève à partir de maintenant car monsieur Walid [1] m'a traitée de salope."
La réponse ne tarde pas. Monsieur Walid se fend à son tour d'un message à "tous":
"Ceci est totalement faux. Je ne l'ai pas traitée de salope, mais de connasse; ce qui n'est pas du tout la même chose [2]."
Figure également cette précision fort utile à la reconstitution archéologique du conflit:
"Je ne l'ai traitée de connasse que parce qu'elle m'a traité de voleur."
Les choses n'ont pas eu besoin d'aller au-delà, puisqu'entre temps l'ouvrage a été retrouvé, par un autre emprunteur, ce qui a mis fin au conflit.
Ceci a toutefois marqué le début d'une période d'austérité documentaire, puisque la Doc a, à dater de ce jour mémorable, refusé d'établir de nouvelles cartes de bibliothèques. Ceci pour des "raisons de sécurité". Je vous explique: les bibliothécaires trônent derrière une banque, dont elles accusent le rebord d'être trop haut. Aussi, lorsqu'elles se penchent pour remplir une nouvelle carte de bibliothèque (puisqu'elles font tout à la main), sont-elles dans l'incapacité de voir par-dessus la banque en question; par conséquent, il leur est impossible de voir si quelqu'un sort en douce avec un bouquin...
Après 6 mois, on a pu faire venir un technicien de la fac qui a rabaissé la banque en question, et la Doc a repris un fonctionnement normal. En fait, pendant ces 6 mois, personne ne s'était aperçu de la différence.
[1] Ceci n'est bien entendu pas le vrai nom de la personne; mais il n'est pas anodin de préciser que la bibliothécaire en question nourrit des sentiments plutôt mitigés envers la population arabe, et que le Walid en question l'est...
[2] Et c'est vrai, les experts sont formels sur ce point.
11:15 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : université, recherche, enseignement supérieur, humour

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Commentaires
Et rien de nouveau depuis 6 ans ?
Ecrit par : Pitseleh | 29.08.2008
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