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12.06.2008

Mes collègues soumettent un projet

Quand on vous dit qu'en recherche, l'enfer est pavé de bonnes intentions; j'en veux pour exemple un psychodrame édifiant, qui se déroule en ce moment même dans mon labo. L'affaire n'est probablement pas à sa conclusion, mais comme j'ai un peu contribué à allumer l'incendie, la moindre des choses est de vous en livrer une contribution aussi détaillée que possible en l'état actuel des choses.

  • Deux collègues de labo actuellement expatriés (donc touchant triple paye nette d'impôts, ce qui leur fait à peu près 10000 euros par mois chacun), officiant en tant que CR (chargés de recherche) d'un institut post-colonial que je ne nommerai pas, me contactent il y a environ un mois pour me dire que, tout bien réfléchi, mes thématiques de recherche leur paraissent intéressantes et qu'il pourrait être bien que nous travaillions ensemble. Je pousse une exclamation de surprise joyeuse, car ça ne faisait jamais que 18 mois que je leur serinais que mes développement pourraient les intéresser. N.B. en même temps, je ne les ai pas attendus pour pousser mes recherches plus avant et leur proposition de collaboration me fait désormais l'effet d'une idée d'arrière-garde. Comme nous n'en sommes encore pas stade des amabilités, je réserve ce commentaire à une étape ultérieure. Je me contente alors de répondre qu'en effet, il serait bien de commencer à envisager la possibilité du démarrage de l'exploration de l'éventualité de recherches communes. Il n'en fallait pas plus pour les faire déborder d'une joie incontinente...
  • Enivrés par la correspondance précédente, ils m'envoient, il y a 6 jours, une proposition de sujet de Master Recherche 2ème année à laquelle ils souhaiteraient me voir collaborer avec un autre collègue. La proposition faisant environ 6 lignes, je calcule rapidement que chaque ligne leur a pris 4 jours de rédaction, ce qui est a priori un gage de maturité de la réflexion scientifique. La lecture révèle cependant a posteriori une vacuité assez terrifiante de la part de deux chargés de recherche de 1ère classe, dont l'un a tout de même passé son habilitation à diriger des recherches il y a déjà 2 ans. En gros, le pauvre stagiaire de M2 sera censé passer 6 mois à faire une espèce de revue bibliographique sans intérêt... A l'heure où les bourses de thèse se négocient à la dague enduite de curare avec les écoles doctorales et où, pour avoir ensuite un poste de MCF ou de CR, il faut avoir publié plus qu'un journaleux de la rubrique nécrologique à Nice-Matin, je n'envisage franchement pas de rendre ce mauvais service à un étudiant. Nous décidons donc, avec mon collègue, de ne pas donner suite; nous espérons, en particulier, que le post-colonial expatrié aura le bon goût de comprendre que notre silence vaut refus.
  • Il faut dire qu'en même temps, j'ai accepté de participer à un autre projet, proposé par un ingénieur d'études du labo. Il m'a demandé un service sur un point particulier de ses recherches, il se trouve que ça ne va pas me coûter un grand effort mais que ça peut lui rapporter beaucoup à lui; en outre, ce type fait l'effort de préparer une thèse en heures sup; enfin, il est le seul de son équipe à avoir des idées et à vouloir travailler pour les concrétiser, ce qui lui vaut tout mon respect.
  • Cet ingénieur d'études a la malchance de travailler dans l'équipe des deux expatriés, qui depuis 3 ans qu'il est arrivé au labo le snobent de façon outrancière, tout ça parce qu'il n'a pas encore de doctorat alors qu'eux ont une thèse - voire une habilitation pour le plus grand des deux, que l'on a surnommé Averell pas uniquement pour sa difficulté à passer par les portes. Une des raisons supplémentaires pour ne pas répondre immédiatement à Averell était que la deadline de soumission du projet de mon collègue IE tombait lundi 9. Je ne voulais pas qu'Averell et son compère l'apprennent, ce qui aurait pu leur donner l'idée de s'"inviter" sur son projet.
  • Ne voyant pas venir de réponse, Averell me renvoie un email le 9 au matin, car la deadline pour la soumission des sujets de M2 est le 11 (aujourd'hui...) Il commence donc à y avoir urgence. Pour les raisons évoquées ci-dessus, je fais le mort jusqu'au lendemain.
  • Mardi 10, je me fends d'un email à Averell, en lui expliquant les choses suivantes:
    1. son sujet est nase (je ne l'ai pas dit exactement comme ça, mais brut de sémantique, c'est ce que ça donne);
    2. je ne prends de M2 recherche que si je suis certain de pouvoir m'en occuper sérieusement, donc si j'ai le temps, ce qui n'est pas le cas - en effet, j'ai accepté de travailler pour son collègue ingénieur d'études qu'il méprise tant;
    3. ma politique est de ne prendre des stagiaires de Master que si j'ai identifié un thème de recherche qu'ils puissent exploiter rapidement, et surtout qui puisse déboucher sur une publi à brève échéance. A l'heure où la plupart des écoles doctorales se mettent à exiger que les thésards aient au moins une publi dans les tuyaux au moment de soutenir, je n'envisage pas de prendre des stagiaires "juste pour voir ce que ça donne", ce serait littéralement criminel;
    4. comme je suis conscient que mon refus le plonge dans l'embarras, je lui propose de s'adresser à un autre collègue post-colonial. Celui-ci n'est autre que le DR, responsable d'équipe et totalement mauvais évoqué dans nombre de billets précédents (voir ici), qui s'est fait spolier jusqu'à la définition du profil de poste de prof récemment renouvelé dans mon labo. Je sais que ce n'est pas bien de se moquer, mais avec un peu de chance, ils ne comprendront l'ironie ni l'un ni l'autre.
  • Aujourd'hui mercredi 12, outre l'édition hebdomadaire du Canard Enchaîné, je découvre dans ma boîte mail un message laconique d'Averell: "merci pour les informations." Pas signé. Je pense qu'il a mal pris quelque chose dans ce que j'ai écrit...
  • Et, pour mon plus grand plaisir, je me trouve en copie d'un autre email qu'Averell a adressé au DR nase. Je ne peux résister au plaisir de vous citer le machin, car ouvrez grand vos mirettes les petits, ceci est une leçon magistrale de diplomatie pure. Ca dit en substance: "Je m'adresse à toi car Untel [NDLA: ça c'ext moi] n'est pas intéressé, vu qu'il pense que le sujet de recherche n'est pas assez bon." Comment se faire des amis...
  • La suite est pas mal non plus, traduit de l'Averell ça dit en gros: "En même temps, il n'a pas tort, j'ai donc travaillé dans ce sens en modifiant le titre du sujet de stage." C'est sûr qu'avec un autre titre, le sujet de Master sera vachement meilleur.

Voilà. Si vous n'avez toujours pas compris comment, en une seule phrase, vous faire des potes pour la vie et rendre absolument génial un sujet de Master recherche précédemment totalement pourri, franchement, je ne vois pas jusqu'où je pourrais pousser dans la pédagogie!

Sachez enfin que l'IE qui a soumis le projet a reçu un email de la part d'Averell. Celui-ci demandait: "peut-on en savoir plus sur le projet que vous avez soumis?" Je lui ai conseillé de répondre simplement: "Oui, on peut." Quant à savoir s'il osera...

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