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29.05.2008
Recrutements maîtres de conf et profs: n-ième
Suite de l'histoire intérieure sur le mode de recrutement des maîtres de conf et des profs dans ma belle section 60 du CNU. Si vous avez du mal à recoller les morceaux des épisodes précédents, ils sont là: Episode 1, Episode 2, Episode 3, Episode 4, Episode 5, Episode 6, Episode 7 (vous avez le droit de faire une pause entre les épisodes).
Je vous avais laissés avant-hier hier au point où je me faisais mettre (c'est le cas de le dire) en minorité, au sein de la commission mixte que je présidais, par deux membres totalement incompétents pour juger de la qualité des candidats. La bataille pour le classement au 1er rang m'avait laissé franchement insatisfait, car je me voyais imposer un type que je risquais de ne pas pouvoir intégrer dans le labo. Mais tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. En l'occurrence, il s'agissait de bien potasser les textes, de se livrer à une habile opération de lobbying et, surtout, de manipulation.
- Les textes pour commencer. Bien que sachant parfaitement à quoi m'en tenir, j'ai envoyé des emails un peu partout (service du personnel, etc.) en demandant d'un air innocent "quelle était la responsabilité exacte" de la commission mixte par rapport à la commission de spécialistes dans l'opération de classement des candidats; ceci parce que j'étais "un peu embêté" que la commission d'audition "ne soit pas parvenue à un consensus" au sujet du classement en question.
- Le lobbying: Lion Blanc, mon collègue prof qui part à la retraite, est vice-président de la commission de spécialistes - je suis d'ailleurs son suppléant, donc sans droit de vote. C'est bien sûr lui que je suis allé voir en premier. Il a illico conseillé au directeur du labo de démarrer au quart de tour et d'écrire (en se recommandant de lui) au président de la CSE pour lui signifier sa préoccupation au sujet du choix arrêté par la commission mixte. Ca n'a pas raté, le président m'a téléphoné une heure plus tard pour m'assurer de sa grande préoccupation à lui aussi, et pour m'informer que ce poste serait discuté en dernier dans la réunion, un signe qu'il avait pris au sérieux la réaction rapide et spectaculaire de mes collègues, et qu'il s'attendait à ce que ça prenne du temps.
- La manipulation (honnête, je vous rassure): il a suffi que Lion blanc mentionne que les deux membres de la 62ème voulaient classer premier un candidat - pour mieux pouvoir le récupérer par la suite - pour que ça se mette à hurler dans tous les sens. Je pense que personne ne me contredira si j'affirme que la plupart des commissions de spécialistes pratiquent - à l'instar de la plupart des sections du CNU - un communautarisme intellectuel si étroitement borné que tout rapprochement avec une autre section s'apparente, à leurs yeux, à de la haute trahison. J'avais bien sûr entre temps présenté des arguments objectifs pour motiver la modification du classement, mais, reconnaissons-le, aucun d'entre eux n'aurait eu le même poids que cette menace de récupération par l'autre section CNU.
- Mon collègue le Céphalopode a bien tenté de nager à contre-courant, mais pas longtemps, car d'une part il aime trop être du même avis que tout le monde, et d'autre part son classement au poste de prof allait être discuté tout de suite après. Il valait mieux se faire oublier... Donc au final, on a classé premier le bon candidat - c'est-à-dire celui qui correspondait vraiment au profil.
On a ensuite discuté les classements aux postes de prof. Il y a bien eu un moment de flottement quand les CV du Céphalopode et de son principal concurrent (classé 2ème) ont été mis en regard l'un de l'autre: même nombre de publis, de thèses encadrées, de projets... sauf que le candidat classé 2ème a 20 ans de moins que le Poulpe local. Mais Lion blanc a sorti les violons, un ensemble complet d'instruments à vent connus sous le nom de pipeaux, et nous a généreusement distribué des paquets de mouchoirs afin de nous faire pleurer. Au bout de 10 minutes, on avait compris que si le candidat local était nul, ça n'était pas de sa faute: il est né comme ça, et s'il est devenu encore plus nase au fil des années, il ne faut pas y voir un manque d'implication et de travail - bien au contraire, cela résulte d'une politique et d'une prospective de recherche totalement et cohérentement nulle, dont l'absence de résultats et de publications est non seulement le titre de gloire mais aussi un objectif ouvertement assumé.
Devant une telle maturité et une telle persistance dans la gestion de carrière et d'équipe (le Céphalopode a réussi à entraîner dans sa nullité 4 autres personnes du labo, un autre signe de "ses capacités d'animation d'équipe" - sic), la commission de spécialistes ne pouvait que s'incliner et reconnaître la supériorité Céphalopodienne sur le candidat extérieur, qui, lui, s'était bêtement figuré qu'il suffisait d'être créatif et de bien travailler pour être promu... Pauvre naïf!
Mais ce n'est pas grave: ce même candidat extérieur a eu un autre poste... Ailleurs... Pas chez nous... Vu que chez nous, on ne met profs que des nuls, raison pour laquelle il nous faut de très bons maîtres de conf!
Après avoir vu comment ça se passait, je suis saisi d'une curiosité malsaine: quand ils m'ont fait passer prof l'année dernière (j'ai environ 2 fois plus de publis que le Céphalopode), qu'est-ce qu'ils ont bien pu raconter sur moi?
14:05 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enseignement supérieur, université, recherche

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Commentaires
"quand ils m'ont fait passer prof l'année dernière (...) qu'est-ce qu'ils ont bien pu raconter sur moi?"
--> Finalement, et quel qu'ait pu être le classement (même si tu n'avais pas été classé 1er), il y a forcément eu des tas d'arguments qui n'avaient rien à voir avec toi, avec ton mérite, avec ta motivation. Et ce, que tu aies eu un vrai bon dossier ou non. Ce n'est pas la question dans un recrutement, ni dans un sens où l'on fait passer qqn qui ne le devrait pas, ni même dans celui où l'on fait passer qqn qui le mérite. Plus je vis ce genre de concours et plus je lis des témoignages à ce propos, plus c'est ce que j'en conclus.
Le plus dur là-dedans c'est d'arriver à faire avec... et de ne pas en tenir compte, même quand ça nous concerne, et que ce soit en positif (pourquoi tu as été retenu), ou en négatif (pourquoi je ne l'ai pas été, p.ex.).
Ecrit par : mirza | 29.05.2008
Tout à fait d'accord (ma question n'était qu'une boutade). Une des raisons pour lesquelles j'ai écrit cette suite de notes, c'est précisément pour ôter (si tant est qu'il leur en reste encore!) leurs illusions, positives ou négatives, aux candidats sur ces postes; il y a d'ailleurs eu, tout à la fin de cette commission de spécialistes, un accrochage (que je n'ai pas relaté) bien plus sérieux au sujet de deux candidats locaux à un même poste de prof. L'enjeu n'était certes pas de prendre le meilleur des deux, mais de déterminer, des deux "clans" rivaux auxquels ils appartenaient, lequel des deux sortirait vainqueur du jeu de pouvoir.
Et, effectivement, au final, ce n'est pas le meilleur qui a gagné.
Ecrit par : Enervé | 29.05.2008
Vous allez me dégoûter de faire une thèse... (bah, mon porte-monnaie y gagnera).
Ecrit par : Emmeline | 29.05.2008
Bonjour,
Je suis etonne de deux choses. A propos d'un candidat, je ne sais plus lequel, mais vous aviez parler de ne pas recruter potentiellement un candidat qui aurait fait de la meca des fluides dans un des a coudre alors qu'il fallait modeliser un ocean (ou qque chose comme ca).
* Est-ce que vous recrutez qqun pour avoir un suppleant ou un partenaire qui s'occuperait uniquement des oceans alors que vous restez dans votre specialisation (que je ne connais pas), pensez vous qu'il est normal de rester dans sa specialisation ? pensez vous qu'il est normal de recruter sur ses faiblesses ou de soi-meme changer un peu de focus ? Pourquoi pensez vous qu'une personne qui aime faire des ecoulements dans des des a coudres ne vous sera pas utile, soit en changeant lui-meme de focus, soit en apportant une nouvelle maniere de penser et d'aborder ce probleme ? Plus precisement, pensez-vous que ce domaine de meca des flu soit si "mort" que cela et qu'il vous suffit simplement de prendre un ingenieur pour faire avancer les choses dans votre domaine? en quoi, le fait de prendre quelqu'un qui n'a pas le profil adequat serait problematique. Plus precisement, en quoi la complexite des modeles de meca flu dans un de a coudre ne vous prepare pas a la complexite de meca flu des oceans. Mon experience est que bien qu'elle ne soit pas de meme nature, ces complexites sont de meme ordre. D'un cote, on se focalise sur une precision indecente (souvent peu verifiee experimentalement) avec en tete le moyen de faire tourner ces modeles le plus rapidement possible, de l'autre.... la meme chose. Le operateurs de moyennage sont differents, mais une fois qu'ils sont compris on n'y pense plus.
* Il est tres important pour une majorite de personnes de comprendre que le recrutement n'est en general (dans le prive au moins) pas simplement une question de capacite et que beaucoup de politiques internes se mettent en branle pour arriver au resultat final de recrutement ou non-recrutement, vous montrez dans vos billets, le fait que dans le public francais on fait exactement la meme chose. C'est instructif et tres amusant, mais est-ce etonnant pour autant ? Tout groupe humain a ses dynamiques et il serait naif de penser que seuls les criteres supposes objectifs sont la partie essentielle d'une acceptation dans le groupe. Parceque a la fin, c'est un pari sur l'avenir que fait ce groupe. Etant donne l'etat de fait que vous decrivez, que faudrait-il au systeme pour qu'il soit juste et qu'il remplisse sa mission de facon la moins inefficace possible ?
Igor.
Ecrit par : Igor | 30.05.2008
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