08.04.2008

Ca déchire dans le labo (1)

Les naïfs auraient pu penser que, pour la simple raison que je n'en parlais plus, les choses s'étaient calmées dans mon labo. Erreur. Mon directeur, DR d'un institut de recherche universellement connu pour sa vocation, sa mentalité et ses attitudes post-coloniales (le "post-" est facultatif dans de nombreux cas) voit en effet venir avec une appréhension non déguisée la rédaction du prochain projet quadriennal. Voyez le tableau:

  • mon labo est composé pour moitié d'enseignants-chercheurs (affectés à 2 universités différentes - pour le moment, mais vous allez voir qu'un jour ou l'autre tou ça va fusionner) et pour moitié de chercheurs, dont une petite minorité affiliés au CNRS et les autres à cet organisme de recherche sur l'identité duquel je laisserai planer un flou pudique pour le moment;
  • les ITA, CR et DR de l'institut post-colonial en question représentent donc environ un gros tiers du personnel. Lorsque les unités de recherche que nous allons absorber - à notre corps semi-défendant - nous auront rejoints, les Post-Coloniaux représenteront pas loin de la majorité absolue;
  • mis à part quelques individus qui ont su habilement surfer sur les sujets "tendance" tels que le changement climatique (pour faire bref, des écolos à la Nicolas Hulot et à la Yann Arthus-Bertrand, lesquels, pour réaliser leurs émissions et leurs bouquins, ont brûlé plus de kérosène en hélico et en avion qu'une ville moyenne de 20000 habitants), la plupart de ces Post-Coloniaux sédimentent habilement dans les limbes de la littérature grise, en faisant juste ce qu'il faut pour mériter leur avancement. Comme vous le savez, dans notre milieu, faire ce qu'il faut pour mériter son avancement, c'est simplement accepter de prendre un an tous les ans, afin d'obtenir la promotion à l'ancienneté;
  • l'occupation principale de ces individus est d'obtenir des affectations à l'expat' pour des durées allant de 3 à 6 ans. Rassurez-vous, peu sont assez fous pour vouloir souffrir uniquement par amour de la science; simplement, chez les Post-Coloniaux, quand on s'expatrie en Afrique, on multiplie son salaire par 3; en plus de ça, on touche jusqu'à 1200 euros de prime par mois par enfant en âge d'être scolarisé. Une expat' au Brésil permet de multiplier son salaire par 4 (comme par hasard, c'est l'affectation la plus demandée);
  • le but ultime de ces individus étant de partir le plus possible pour être en mesure, à leur retour, de se payer leur baraque cash (et beaucoup d'entre eux l'ont fait), vous comprendrez qu'ils ont beaucoup moins de temps qu'un chercheur ordinaire pour faire de la science. Vendredi dernier, l'un d'entre eux a mobilisé le photocopieur du 1er étage pendant une demi-heure pour reproduire les plans de sa future maison (comme c'est un malin d'origine contrôlée, il a oublié sur la vitre une partie des plans en question, avec son nom dessus, pour qu'on puisse voir à qui ils appartiennent);

Vous comprendrez dans ces conditions que mon directeur soit un peu inquiet pour la suite des événements. En effet, parmi les deux unités (Post-Coloniales) que nous allons absorber, les meilleurs CR et ITA vont partir et rejoindre d'autres affectations, et nous allons conserver uniquement les plus mauvais. Comme en 2009 il va falloir s'atteler à la préparation d'un nouveau projet quadriennal (en effet, notre contrat court jusqu'en 2010), on commence à faire la chasse aux publis. Et ce n'est pas brillant. Non seulement nous manquons cruellement de publications, mais il est à prévoir que cela ne s'arrange pas dans les mois à venir. En effet, un peu tout le monde s'est lancé à corps perdu dans les appels à projets de l'ANR entre la fin 2006 et le début 2007. Le résultat est que maintenant nous avons trop de projets, que leur gestion demande un temps fou et que plus personne n'a le loisir de produire le travail véritablement scientifique qui permettrait de publier... Précisons également que les plus importants de ces projets sont coordonnés par des individus qui n'ont pas la moindre idée du bout par lequel commencer.

Comment nous en sommes arrivés là, c'est ce que je vous narrerai dans le prochain billet.

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