14.02.2008

Nanotechnologies: science ou sorcellerie?

Les nanotechnologies font partie des mythologies modernes. Nul doute que, si Roland Barthes était encore de ce monde, il leur consacrerait les 3 ou 4 pages qu'elles méritent dans une hypothétique réédition de son bouquin de 1954. Rappelons que les nanotechnlogies en question sont mentionnées par Monsieur Moi-je, lors de son discours de félicitations à Albert Fert à Orsay le 28 janvier de cette année, comme un des domaines dans lesquels la France doit reconquérir une primauté.

Les nanotechnologies, c'est à la fois la sirène et l'épouvantail. L'épouvantail, parce que l'infiniment petit peut faire peur, surtout quand il s'allie à la chimie et à la métallurgie - on n'a pas oublié le scandale de l'amiante et, à un moindre degré (pour l'instant) de l'aluminium; la sirène, parce que comme tout nouveau domaine scientifico-technique, celui-ci semble ouvrir des promesses de développement (et donc de croissance économique) illimitées, ou, plus exactement, dont on n'est pas encore capable de cerner les limites à l'heure actuelle. Ainsi, l'agglomération Grenobloise s'est dotée, il y a quelques années, d'un pôle technologique nommé Minatec (voir le site web), dont l'ambition affichée est de se faire valoir au niveau européen. L'Agence Nationale pour la Recherche ne s'y trompe pas, puisqu'elle dépêchait ses représentants à Grenoble pour présenter, le 24 janvier, le volet Sciences et technologies de l'information et nanotechnologies de son programme 2008, voir le document. Au moins, les grenoblois savent pratiquer le lobbying.

Au rang des fantasmes du type "épouvantail", on trouve par exemple un roman assez bien ficelé de Michael Crichton (le roi du polar technologique), intintulé Prey en langue originale et La proie en version française. Dans ce bouquin, des produits nanotechnologiques, dont le comportement est conditionné par des algorithmes génétiques, échappent au contrôle de leurs créateurs parce qu'une bande d'inconscients ont décidé de "débrider" les verrous de sûreté de leurs règles de transition. Ca fait passer un bon moment, ça fait peur au bon peuple et, même si Michael Crichton ne comprend probablement pas tout aux algorithmes génétiques et d'optimisation, il a suffisamment d'imagination pour rendre la chose intéressante et, je le lui concède, assez logique.

Le véritable danger des nanotechnologies ne se révèlera probablement pas à la faveur d'un scénario aussi compliqué. Ces technologies constintuent à l'heure actuelle un pôle d'attraction fort pour l'industrie cosmétique. On en trouvera pour preuve ce document édité par l'ambassade de France au Japon, ainsi que les documents en ligne sur le portail canadien Nanoquebec, dont celui-ci.

Les industriels du cosmétique utilisent des produits plutôt exotiques, tels que des nanobilles d'oxyde de titane, dont une des propriétés est, une fois étalés sur la peau, de modifier les propriétés de réfraction optique et, ainsi, d'accentuer les reliefs du visage. Le fait que les nanobilles en question soient capables, en raison de leur taille, de s'immiscer, non seulement dans les pores, mais également de s'agglomérer dans les tissus humains, semble assez peu préoccuper les apprentis sorciers de la crème de beauté. Lorsque l'on consulte les divers documents, ils semblent même assez mous lorsqu'il s'agit de tester la toxicité de leurs produits. Pourtant, ceux-ci ne sont pas forcément inoffensifs, comme en témoignent ces documents pris un peu au hasard:

  • Article du New York Times: lien et version PDF
  • Article du Monde: lien et version PDF
  • Article sur Amis de la Terre: lien
  • Une table ronde extrêmement savoureuse, où un chercheur de chez L'Oréal notamment se défile avec un professionalisme consommé.
Le culte de l'apparence étant devenu une valeur occidentale forte, on ne peut que penser qu'une fois mis sur le marché (quand ce n'est pas déjà le cas), ces nanoproduits seraient appelés à connaître une diffusion très importante. Contrairement aux OGM, sur lesquels les populations européennes sont assez sensibles, les produits nanotechnologiques ne semblent pas éveiller la méfiance. Peut-être parce que se mettre des crèmes sur la tronche relève encore d'un choix, alors que s'alimenter est une nécessité vitale? En attendant, il sera important, lorsque les produits d'apprentis sorciers arriveront sur le arché, de ne pas se planter...
Tout le monde n'est pas résigné et sans inquiétude, et les professionnels ont senti, parmi une certaine frange de la population, souffler le vent de la méfiance. Comment faire lorsque les gens se méfient ? C'est simple: organisez leur résistance pour eux. C'est ainsi qu'est né, sous les auspices du 6ème programme cadre de la Commission européenne, le projet Nanosafe, dont l'ambition affichée est la "safe production and use of nanomaterials". Partenaires du projet: BASF, Arkema (chimie industrielle), le CEA, etc. On lit sur ce site que les filtres à fibres sont "encore plus efficaces contre les nanoparticules" (que contre les particules conventionnelles, on suppose), mais que malgré tout les nanoparticules peuvent pénétrer au travers des protections classiquement disponibles dans le commerce, telles que les gants "grand public". Par conséquent, le site préconise de porter 2 paires de gants superposées! A part ça, rien de dangereux là-dedans...
On trouve également sur le web un Portail européen des nanotechnologies, baptisé Nanoforum. Exemples de liens:
  • appel d'offres pour l'étude des applications des nanotechnologies en industries alimentaires; on y reconnaît entre les lignes un potentiel de danger sanitaire, mais bon...
  • aujourd'hui 13 février avait lieu au parlement européen un séminaire sur les "nanotechnologies: menace ou opportunité ?";
  • adoption, il y a 2 jours, d'un "code de conduite pour une recherche responsable dans le domaine des nanosciences et des nanotechnologies". Si c'est le même que pour la recherche en génétique, on est bien partis!
Enfin, les nanotechnologies font partie des sirènes invoquées par les allumés de la Commission européenne dans leurs rapports de prospective, voir la série des "L'Europe pense votre avenir pour vous" sur ce blog et, plus particulièrement, l'article numéro 2 sur les visions hallucinogènes des experts européens vis-à-vis des "technologies convergentes", dont les nanotechs font partie.
Tout cela sent l'apprenti sorcier, bien sûr; la seule question est de savoir, face à ces potentiel problèmes majeurs de santé (mentale?) publique, qui l'emportera: le principe de précaution ou l'appât du pognon?

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