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12.02.2008
"Les étudiants sont nuls"
"Les étudiants sont nuls". Voici un refrain que j'entendais, après chaque séance de cours ou de TD, de la part de mon prédécesseur, prof en école d'ingénieurs. Il faut dire que celui-ci n'avait pas la partie facile: il enseignait la mécanique des fluides, une matière unanimement détestée des étudiants, car trop peu intuitive, trop abstraite et, surtout, trop pleine de maths. Maintenant, j'ai pris sa place et c'est à moi qu'est échu l'honneur douloureux d'enseigner cette matière. Ayant appris le métier, non en France mais dans un pays de culture anglo-saxonne, mon premier soin n'a pas été de trouver des coupables, mais plutôt d'essayer de comprendre ce qui n'allait pas et de chercher des remèdes pour que cela se passe mieux.
Pour en avoir le coeur net, je me suis livré l'année dernière à une petite expérience. Je précise que j'enseigne à Bac+3, Bac+4 et Bac+5 en école d'ingénieurs des matières liées à la mécanique des fluides et la simulation des écoulements de fluides. Qu'ai-je fait?
- J'ai posé aux élèves de 2ème année des questions simples, portant sur les notions élémentaires vues en milieu de la 1ère année. Ces notions forment la base de tout ce que l'on leur enseigne par la suite dans notre filière de formation. Résultat: seuls 27% des étudiants de 2ème année savent répondre à ces questions élémentaires de 1ère année.
- J'ai également posé les mêmes questions aux étudiants de 1ère année: 28% de bonnes réponses.
- L'année suivante (donc cette année), j'ai reposé exactement les mêmes questions aux étudiants de 1ère année devenus étudiants de 2ème année: à nouveau 27% de réussite.
Chose importante, les questionnaires étaient anonymes et j'avais demandé aux étudiants d'indiquer sur leur copie ce qui les empêchait de répondre aux questions (Ex. j'ai oublié le théorème, je ne connais pas la définition, je ne sais pas comment faire, etc.) Ces résultats montrent plusieurs choses:
- ce qui est effectivement retenu par les étudiants n'est qu'une très petite partie (visiblement, entre un quart et un tiers) de ce que nous leur enseignons. Ce quart/tiers n'englobent souvent pas tous les fondamentaux;
- comme l'indiquent les commentaires que j'ai trouvés sur les copies, la plupart du temps, non seulement les étudiants ne savent pas répondre à la question, mais ils ne se souviennent même plus avoir vu un jour les notions qui leur auraient permis de répondre aux questions!
- il y a finalement assez peu de "perte de mémoire" d'une année sur l'autre. Ce qui n'était pas compris (ou retenu) au départ n'est tout simplement pas compris (ou retenu) par la suite.
J'ai décidé de corser les choses. Cette année, j'ai en plus posé à mes étudiants de 1ère année des problèmes simples faisant appel à des notions de géométrie allant de la 3ème à la 1ère scientifique. Je n'ai pas fait cela par plaisir, mais parce qu'ils ont besoin de ces notions pour comprendre mes cours de mécanique des fluides et parce que l'on suppose que tous les ingénieurs en hydraulique savent répondre à ces questions, ne serait-ce que pour calculer le volume d'un réservoir, la surface d'une vanne, etc. Bref, de l'élémentaire.
Résultat: 12% de mes étudiants à Bac+3 se souviennent encore et savent utiliser correctement des notions de maths de 3ème. Pas mal, non?
Je n'ai malheureusement pas l'impression que mes étudiants soient des cas isolés. Outre l'école d'ingénieurs, j'ai la chance d'enseigner à des Master Pro dans mon université; j'enseigne également à des Masters internationaux dans une autre université. Je constate que mes étudiants forment finalement le haut du panier. C'est dire le niveau des autres...
Je vous rassure, je n'en suis pas resté là. Voici les mesures que j'ai mises en place sur les matières que j'enseigne:
- Pour chacune des matières, un polycopié, avec
- détail des objectifs de la matière, chapitre par chapitre (les étudiants se sentent souvent "trahis" de ne pas savoir exactement ce que l'on attend d'eux en termes de savoir-faire);
- suggestions d'exercices (sans correction; ils doivent venir me voir pour savoir si leur solution est correcte);
- "annales" des années précédentes (exams) mises en ligne;
-
- TD avec corrigés mis en ligne avec, le cas échéant, feuilles de calcul qui permettent de retrouver les solutions.
- Contrôle continu (toutes les 2 sances de cours en moyenne) afin de s'assurer que les étudiants apprennent régulièrement les notions et les retiennent de façon durable.
- Cours de soutien, sur la base du volontariat. Les étudiants qui n'ont pas compris certaines parties du cours ou des derniers TD, ou qui souhaitent des explications supplémentaires, peuvent me demander une ou plusieurs séances de soutien par semaine, où ils sont libres de poser toutes les questions relatives à la matière.
La mesure numéro 4, en particulier, m'a rendu extrêmement populaire auprès de mes collègues: vous imaginez, si jamais les étudiants se mettaient en tête d'exiger des séances de soutien de la part des autres enseignants? Je précise que ces séances ne sont pas "déclarées", c'est-à-dire que je ne les compte pas dans mon service d'enseignement. Le bénévolat, dans l'enseignement supérieur, n'est pas vraiment la règle, aussi vous pouvez imaginer la révolution... Aussi, depuis que j'ai mis en place ces séances, les étudiants m'adorent... Une raison supplémentaire d'accroître ma popularité auprès des amis du département d'enseignement!
La conclusion de l'histoire, c'est que la baisse du niveau est réelle. Ne plus savoir faire des exercices de maths de niveau troisième aurait été impensable (à l'époque) pour moi comme pour mes condisciples des bancs de l'école d'ingénieurs... Ca y est, je parle comme un vieux con. L'autre conclusion, c'est que la manière dont nous évaluons nos matières est, au mieux inadaptée, au pire néfaste: l'examen unique amène le bachottage, encourageant ainsi l'absence d'apprentissage à long terme et l'oubli quasi immédiat de ce qui a été appris.
Ce que l'enseignement primaire et le secondaire donnaient autrefois à nos étudiants - à savoir, une maîtrise du langage, un certain entraînement de la mémoire, une habitude du travail régulier et, surtout, de l'effort - n'étant plus assuré, cela risque à l'avenir d'être à nous, enseignants du supérieur, de l'inculquer à nos étudiants. Encore un peu de boulot en plus par rapport à celui que nous leur donnons déjà... Rappelons en outre que de nombreux politiciens ne cessent de militer, à l'heure actuelle, pour un taux de 50% d'une classe d'âge en Licence (cf. le rapport Attali, les déclarations du Nain lors de ses visites dans les diverses facs ou, plus anciennement, celles de D. Strauss-Kahn lorsqu'il briguait l'investiture socialiste pour la présidentielle...) Comme il n'y a pas de recette miracle, cet accroissement des effectifs, s'il se fait, ne s'obtiendra qu'en baissant le niveau. Autrement dit, nous aurons, à l'avenir, affaire à des étudiants pour qui apprendre sera encore plus difficile qu'aujourd'hui.
Cela va être le moment de mériter notre nom d'enseignants et de montrer que nous faisons ce métier par vocation, pas seulement pour avoir le droit d'occuper un bureau dans un labo de recherche... Oh, là! Ne partez pas tous en courant!
16:40 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : enseignement, education, enseignement superieur, universite

Commentaires
Mais est-ce que la comparaison entre "notre" époque (quelle qu'elle soit) et maintenant n'est pas biaisée par l'échantillon pour lequel on compare, c'est à dire d'un côté nous-même et quelques amis du même type (qui se ressemble...) et de l'autre presque toute une classe d'âge ? Or nous sommes une exception : tout le monde ne devient pas prof, ni maître de conf, ni CSP+.
De plus le regard retro-introspectif n'est pas toujours très honnête : pas facile de se dire "ouais j'aurais été incapable de calculer le volume d'une sphère".
Ecrit par : pablo | 12.02.2008
Effectivement, il y a un biais: un enseignant n'est certainement pas représentatif de la population moyenne de ses étudiants.
Mais je me place aussi en tant qu'ancien professionnel (eh oui, je suis un des rares enseignants à avoir exercé le métier pour lequel il forme ses étudiants) du secteur privé. Je me pense bien placé pour savoir ce qu'un ingénieur doit savoir faire dans son boulot quotidien, et une chose dont je suis certain, c'est que lorsque je bossais en bureau d'études, je n'aurais pas embauché, ni même pris en stage, des étudiants avec les capacités qu'ont les miens; simplement parce qu'ils auraient été incapables de faire le boulot!
Même si je ne comprends pas bien la dernière phrase et les considérations sur le regard "rétro-introspectif" (il me semble justement avoir fait le contraire en m'appuyant sur des données objectives), une chose dont je suis sûr, c'est que mes étudiants ont besoin de connaître la formule de la surface d'un cercle. Et je sais aussi qu'à leur âge, j'en étais capable.
La question (qui me fait de plus en plus peur à mesure que le temps passe) derrière cet article est la suivante: combien de temps une société à prétention industrielle ou post-industrielle, où on nous fait valoir à tout bout de champ "l'économie de la connaissance" et du "service", peut-elle tenir en "élevant" des amnésiques?
Ecrit par : Enervé | 12.02.2008
Si je me souviens bien, Jean-Claude Michéa, dans "l'enseignement de l'ignorance", citait un document de l'OCDE qui tentait de faire une prospective des besoins en éducation a moyen terme. Les chiffres donnaient à peu près:
10% de gens très formés, y compris avec un regard très critique sur tout, pour "diriger" la planète
30% de gens suffisamment formés pour être capable de se servir d'un traitement de texte (y compris quand il y a une mise à jour)
60% de consommateurs dont le niveau intellectuel ne doit pas dépasser le tittitainment (la télé avec des présentatrices à moitié nues)
Ecrit par : pablo | 12.02.2008
Je ne connaissais pas ce bouquin de J-C M. Ca donne envie de se le procurer.
Cela ne m'étonnerait pas de l'OCDE. Ils sont auteurs ou ont commandé des rapports dont le cynisme allait dans un sens similaire.
Je crains en revanche que le chiffre de 10% ne soit trop optimiste (le système "marche" avec beaucoup moins de monde que cela). Quant à l'esprit critique, c'est précisément ce que, dans l'enseignement supérieur, nous peinons à insuffler; mais c'est normal, nous en manquons déjà tellement nous-mêmes...
Ecrit par : Enervé | 13.02.2008
Et combien d'adultes sauraient faire une division à décimales ? Il m'a fallu un certain temps avant de retrouver le moyen (théorême de pythagore idem). Heureusement, je ne suis pas scientifique. Quant aux scientifiques que je connais, ils sont plutôt compétents, j'irais dans le sens de pablo.
Ecrit par : Brg | 18.02.2008
Bonjour, j'aimerais bien citer votre article sur le site internet du Collectif Alternatif Universitaire (collectif de représentation étudiante à Poitiers), car il me semble qu'il pointe du doigt un des problèmes les plus importants de l'éducation supérieur. Pouvez-vous me donner votre accord ,soit en commentaire sur ce site, ou alors sur mon adresse mail? Merci d'avance.
PS: à mon avis, le fait que le baccalauréat soit maintenant une quasi-formalité pour la majorité des lycéens, ou en tout cas n'opère plus de "sélection", n'est pas étranger à la baisse du niveau dans l'enseignement supérieur.
Ecrit par : Mathieu | 25.02.2008
Bonjour,
Comme votre e-mail n'est pas "passé", je vous réponds directement à l'aide de l'interface.
Pour ce qui est de citer le billet, n'hésitez surtout pas! Si ces quelques lignes peuvent contribuer à faire un tout petit peu avancer les choses, j'en serai heureux.
Je suis assez d'accord avec vous sur le problème que pose le bac (c'est effectivement à cause de son manque de sélectivité que mes étudiants ne savent plus utiliser les formules de maths de 3ème), mais le manque de sélectivité de cet examen est elle-même un épiphénomène.
Vous n'avez peut-être pas connu cet époque, ou bien alors très jeune, mais je me souviens personnellement de la phrase de Chevènement, alors ministre de l'Education, en 1988 je crois: "80% d'une classe d'âge au bac". Pour en arriver là sans mettre plus d'intelligence dans notre système d'enseignement, il n'y avait qu'une seule solution: baisser le niveau du diplôme...
En revanche, je suis preneur de l'adresse de votre site!
Ecrit par : Enervé | 27.02.2008
Tout à fait d'accord, il est plus facile de baisser le niveau du diplôme que d'améliorer les conditions d'enseignements. Mais malheureusement, la politique menée depuis quelques années, voire plus, ne va pas dans le sens d'un engagement fort dans l'éducation (incluant bien sur les moyens financiers...). Quand on voit la diminution des postes aux concours de l'enseignement et de la fonction publique (je pense en particulier aux conseillers d'orientation), aux moyens donnés aux universités et à la recherche , il y a de quoi avoir peur pour l'avenir...
Quand à notre site, voici l'adresse: cau.lesite.free.fr
Ecrit par : Mathieu | 27.02.2008
Il y a 8 ans, j'avais interrogé mes étudiants de maîtrise de chimie sur le programme passé (notions L1 à L3 en chimie théorique) sous la forme d'un questionnaire anonyme. J'avoue que j'ai reproduit cette démarche une année seulement. : les résultats me filaient le bourdon (j'étais en poste depuis 2 ans..). J'ai donc exigé des étudiants qu'ils me remettent - à tour de rôle et par binôme- la rédaction des exercices à préparer, pour les inciter à travailler... Le résultat n'est pas probant, loin de là... Je partage l'idée de contrôles continus réguliers comme au lycée, néanmoins en gardant l'examen terminal. j'applique dans mes cours (L3 Physique-Chimie) et M1 Chimie la recette suivante pour l'évaluation : si la note terminale est supérieure à la moyenne des contrôles continus, elle devient la note de l'UE.
Si elle est inférieure, la note UE est : 1/3 CC et 2/3 exam terminale (le ratio pourrait être autre, 1/2, 1/2, tout dépend du nb de CC ...).
Dans ce cas, les CC sont vus comme une aide, un entrainement et non un boulet à trainer en cad de notes calamiteuses. L'examen final délivre le diplôme (enfin, le grade) donc il est important d'évaluer sur l'ensemble de l'enseignement, sur des problèmes "complets".
Depuis, deux autres collègues de physique ont opté pour cette tambouille.
Par contre, je ne partage pas votre vision du travail bénévole. L'affaire n'est pas si simple. J'estime que nous sommes enseignant ET chercheur, à divers degrés, avec l'administration de ces activités + la diffusion des savoirs.
Eh bien, je considère que le nombre d'heures enseignées + travail inhérent est trop important pour l'enseignant-chercheur qui développe des activités de recherche. Le volume horaire présence étudiant est à peine plus bas que pour un prof agrégé en prépa en Spé avec heure de chaire et tutti quanti... eh oui !
La particularité de l'universitaire dans l'Education nationale n'est pas l'enseignement mais la recherche (qui nourrit l'enseignement des fois... l'inverse aussi).
Donc, autoriser le bénévolat aura forcément une implication sur les activités des autres collègues. Sujet pas simple.
Tiens, autre sujet : regardez le plan Licence à la con et les heures sup qui galopent, au détriment de la création d'emploi pour nos doctorants (nos étant dans le Monde ;-))
A+
Pr Akapulco (pseudo)
Ecrit par : GF | 28.02.2008
Merci à tous pour ces commentaires, cela fait plaisir de provoquer des réactions!
En guise de réponse, je vous garde au chaud un nouveau billet (il aurait été trop long pour figurer ici en commentaire), à apparaître sur ces pages lundi matin si tout va bien.
Ecrit par : Enervé | 01.03.2008
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