04.02.2008
Attali: petite ou grosse commission ?
La commission sur la libération de la croissance a rendu son rapport. On le trouve en ligne sur le site de ladite commission. Ce rapport est téléchargeable en version PDF à l'adresse suivante: http://www.liberationdelacroissance.fr/files/rapports/rap.... Au cas où vous n'y parviendriez pas - ce qui serait vraiment dommage - le voilà: file_305652_189189.pdf
Dans le florilège de recommandations fournies pêle-mêle, on en retiendra quelques-unes, parfois croquignolettes, parfois dramatiques d'incompréhension et d'ignorance:
- Décision 29: financer davantage la recherche publique sur projet et à la performance. Bien qu'il en soit même pas utile de consacrer une seule ligne pour dénoncer l'immensité de la bêtise d'une telle suggestion, mentionnons qu'Einstein n'aurait jamais été financé sur projet: ses contributions essentielles sur l'électrodynamiqu et la relativité tiennent en trois publications, parues en 1905, qui doivent tenir sur une trentaine de pages. En termes de rentabilité scientifique, c'est totalement nul et ses travaux n'auraient jamais été financés par une ANR quelconque. N'empêche que, sans lui, tous nos GPS foireraient et on pourrait se l'arrondir pour envoyer des satellites pour relayer nos téléphones portables... Einstein et sa recherche "non rentable" continuent, un siècle plus tard, à faire faire des profits à toute l'industrie des télécoms et de l'aéronautique.
- Décision 30: réformer le statut d'enseignant-chercheur. Admirez la logique:
- "personne ne devrait pouvoir être chercheur à vie sans enseigner";
- après 3 ou 4 contrats, "un chercheur doit pouvoir évoluer vers un contrat de directeur de recherche", ou vers l'enseignement. Flagrante contradiction avec la phrase précédente, mais ils ne sont peut-être pas relus?
- Décision 32: développer la recherche privée. Comment? C'est simple, voyez plutôt:
- "Inciter les grandes entreprises à maintenir leurs laboratoires de recherche en France". Comment? Mystère.
- "S'attacher à faire revenir des chercheurs français dans le secteur privé".
- "Ouvrir les conseils d'écoles doctorales à des représentants des entreprises intéressées et utiles à l'activité de recherche". Bien entendu, mais comment distinguera-t-on une entreprise "utile" d'une entreprise inutile?
Le presque plus hallucinant de tout cela, c'est que les 316 mesures, dont Maître Jacques clame qu'elles sont toutes indispensables, ne doit faire gagner qu'un tout petit pour cent de croissance. On peut légitimement se demander si tout l'argent qui serait dépensé à mettre ces mesures en place n'absorberait pas davantage de richesses que ce qu'elles en feraient gagner.
Le réellement plus hallucinant, c'est que la commission de 45 membres, supposée "libérer la croissance" (sujet éminemment économique s'il en est) ne compte que 4 économistes. En revanche, on y trouve 13 PDG, DG ou DRH de (moyens ou grands) groupes industriels français ou européens.
La vraie question, personne ne semble la poser. C'est pourtant le fond de l'affaire: faut-il vraiment libérer la croissance? L'objectif final de toute activité humaine devrait, semble-t-il, être de faire progresser le bien-être et la dignité humaine. Eh bien, le présupposé qui sous-tend toute la politique économique occidentale - et, derrière elle, toute la pensée libérale - est que non. Le but ultime, c'est la croissance du PIB; ceci parce que (et cela est censé être tellement évident que l'on ne juge même plus utile de nous le dire) seule la croissance crée de l'emploi et du bien-être. Cette thèse, au total opposé de celles de personnes comme Joseph Stiglitz (voir article du Monde) [il est quand même Nobel d'économie!], est totalement démentie par les faits, cf. la crise des subprimes aux Etats-Unis qui jette des milliers de personnes dehors dans une économie qui affiche une croissance éclatante mais rien moins qu'artificielle. La vraie question n'est pas: comment libérer la croissance, mais: faut-il réellement la libérer? A l'heure actuelle, la croissance des pays occidentaux n'est majoritairement que de la plus-value financière et/ou boursière (ça revient presque au même). En France, les entreprises dont les actions crèvent le plafond sont celles qui licencient (ex. Renault, Michelin), car les spéculateurs pensent que cela va augmenter leur productivité.
La véritable urgence n'est donc pas de libérer la croissance, mais d'assainir l'économie, notamment en éradiquant la suprématie de la finance et en redonnant une véritable valeur aux activités humaines productives, c'est-à-dire celles qui créent des richesse tangibles. Et, peut-être aussi, à réintroduire un peu d'esprit citoyen et de sens civique dans la tête des patrons de grands groupes, dont les salaires font 100 à 150 fois le SMIC, en leur expliquant que reverser 50 à 60% de leur salaire sous forme d'impôt, ça ne les ruinera pas et ça leur donnera peut-être l'impression de faire à nouveau partie du genre humain.
08:00 Publié dans Ils ont dit... | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : societe, politique, Attali, croissance

Commentaires
De manière plus souterraine, l'effet powerpoint joue à plein dans ce document : c'est plein de "bullets" et de chiffres ronds (10 pôles universitaires, 10 écopolis, 100 pays dans le monde, quadrupler les promotions des ENS...) !
Ecrit par : Baptiste | 04.02.2008
En fait, il n'a pas osé le dire, mais Attali voudrait avoir 50% d'une classe d'âge à l'ENS...
Maître Jacques, tout comme Alphonse Allais, suggère d'élever des villes à la campagne; la seule différence est qu'Attali, lui, est sérieux!
Ecrit par : Enerve | 05.02.2008
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