27.01.2008
Qualifs: une anecdote narrée de l'intérieur
Candidats à la qualification aux postes de maîtres de conf (et, pourquoi pas, de profs), voici une histoire vraie, dont j'ai été témoin, qui illustre bien à quoi peuvent tenir votre avenir et/ou votre carrière...
Je précise pour situer les faits qu'en mai 2007, je suis passé prof, libérant ainsi un poste de maître de conf, qui devrait être annoncé au recrutement d'ici quelques semaines, fin février ou début mars. Autre précision qui éclaire la suite, ma promotion est assez inhabituelle au regard des pratiques du milieu. En effet, je n'étais en poste dans mon école d'ingénieurs que depuis 2002, après un passage par le secteur privé et un séjour de 5 ans à l'étranger, qui m'avaient tenu totalement à l'écart du milieu universitaire français, où je ne connaissais personne. J'ai eu non seulement la chance de trouver un poste qui correspondait à mon profil recherche, mais également celle d'avoir un dossier assez bon pour que les candidats locaux ne fassent pas le poids et qu'aucun argument sérieux ne puisse être avancé pour m'éliminer... Lors des auditions, un futur collègue avait bien essayé de me descendre, mais avait dû s'incliner vu l'unanimité de la commission de spécialistes. Disons pour faire bref que je ne faisais pas partie du sérail, ce qui en France est une faute grave, et que malgré ce handicap, je me retrouve 5 ans plus tard sur un poste de prof que certains trouvent indigne d'avoir dû m'attribuer. Il s'agit désormais de trouver un successeur sur mon poste de MCF.
Dans le marigot, les candidats ne manquent pas. Une fois ma nomination annoncée, j'ai notamment reçu la visite d'un jeune moniteur qui comptait, une fois sa thèse soutenue, passer la qualification dans ma section du CNU et se présenter sur le poste. Son profil me paraissait intéressant a priori, car franchement différent de celui que nous avons dans notre labo et dans notre école d'ingénieur (je suis un farouche adversaire de l'endogamie et je considère qu'il est toujours bon de recruter des gens différents de soi, qui approteront des compétences et des approches nouvelles). J'ai donc pris du temps pour décrire à ce candidat potentiel (il vaut mieux avoir trop de candidats que pas assez) le profil d'enseignement et de recherche du futur poste, évoquant avec lui la possibilité qu'il participe à des enseignements de travaux pratiques, afin de se familiariser avec nos disciplines. Il était partant, et nous nous sommes quittés sur cette possibilité.
Fin novembre et début décembre, il a fallu préparer les dossiers de qualification; le moniteur devenu ATER a préparé son dossier pour la qualification à notre section CNU (N.B. ce n'est pas sa section d'origine: il est mathématicien et mon poste est ouvert sur un profil de mécanique). Dans la liste de ses enseignements, il a mentionné les travaux pratiques que je lui avais présenté comme une possibilité; or, il se trouve que pour diverses raisons, nous avons été amenés à revoir nos emplois du temps et que ces enseignements ne se sont pas faits avec lui. Jusque là, rien de trop grave, car son service d'ATER est complet malgré tout.
Ces derniers jours, je reçois une demande de renseignements sur le candidat. Cette demande émane d'un collègue, qui siège au CNU au début de la semaine prochaine, et qui a été nommé rapporteur sur le dossier du candidat. Ce collègue, très au fait des enseignements que nous donnons, s'étonne de trouver dans le dossier du candidat une matière qu'en réalité celui-ci ne donne pas; d'ou son message. Je lui explique par e-mail qu'il était prévu au départ que le candidat donne ces enseignements, mais que pour des raisons d'emploi du temps, cela ne s'est pas fait. Je propose cependant qu'il en donne d'autres, très apparentés aux précédents, ce qui permettrait de soulager un troisième collègue déjà bien chargé en termes de service. Mon camarade qui siège au CNU explique que c'est hors de question car "ces enseignements sont trop peu importants pour que le candidat s'investisse" (ce collègue possède visiblement des dons de télépathie prévisonnelle pour pouvoir ainsi prédire la réaction du candidat). D'une brève conversation que nous avons de visu dans les minutes qui suivent, mon collègue exprime la position suivante:
- Le candidat a fourni dans son dossier des informations erronnées, même s'il était à ce moment-là de bonne foi; donc, lors de la réunion de ma section CNU, je vais le planter en expliquant qu'il a menti.
- Je refuse de lui donner une chance de réaliser les enseignements qu'il avait annoncés, même s'il en a encore la possibilité; il est de toute manière hors de question qu'il soit autorisé à se qualifier dans notre section CNU, car il n'est pas des nôtres.
- Je fais cela en sachant très bien qu'il risque d'avoir beaucoup de mal à se qualifier en section 26 (maths applis), car le thème de sa thèse n'était pas strictement mathématique (NDLA: le jeune thésard était suffisamment ouvert d'esprit pour s'intéresser à autre chose que sa discipline et il a donc fait une thèse entre mathématiques appliquées et hydrodynamique), la section CNU 26 le plantera certainement.
Précisons également que
- ce collègue qui veut planter le petit jeune est aussi le collègue qui s'était opposé à mon recrutement il y a 5 ans et demi;
- ce collègue compte candidater sur un poste de prof qui va être publié au recrutement cette année; il a un besoin urgent de se qualifier dans sa propre section CNU sur les postes de prof (il n'a pas encore la "qualif" car il n'a passé son habilitation qu'il y a un mois et demi) et il n'a pas le doit à l'erreur;
- ce collègue aurait normalement dû se dessaisir du dossier, car rapporter sur le dossier d'un candidat en poste dans la même université est en général considéré comme un manquement à l'éthique de la profession...
L'hypothèse avancé par un ami maître de conf est que ce collègue si implacable compte probablement faire valoir sa rigueur et son tranchant auprès des autres membres du CNU afin de démontrer plus efficacement sa capacité à traquer les erreurs et les omissions et ainsi de faire valoir ses aptitudes au professorat. Mon hypothèse à moi est tout simplement que ce collègue déteste les gens qui ne lui ressemblent pas et n'obéissent pas aux codes de notre milieu.
Quelles que soient les hypothèses, une chose est sûre: s'il n'a pas sa qualif, ce jeune docteur ne sera tout simplement autorisé à se présenter sur aucun poste dans aucune université française. Mon collègue est prêt à lui refuser la qualification en section 60 tout en sachant que cela signifie lui barrer l'accès de façon quasi définitive aux carrières universitaires.
Il faut sauver le soldat Ryan. J'avais plein de choses à faire vendredi 18 janvier; pourtant, je ne pouvais pas laisser quelqu'un se faire descendre sans bouger. J'ai donc pris le temps d'aller voir un ami prof dans une section de maths applis et je lui ai fait part du problème. Nous avons passé presque deux heures à passer des coups de fil à d'autres collègues, dont des membres des sections CNU. Un membre de la 60ème section nous a confirmé qu'il était toujours temps pour l'impétrant d'envoyer un message électronique à ses deux rapporteurs en les informant des dernières modifications dans son service d'enseignement et ainsi éviter les accusations de mauvaise foi ou d'informations mensongères.
Cette anecdote, hélas véridique, forme la motivation originelle de ma note du 24 janvier. Je rassure mes lecteurs: tout le monde au CNU n'est pas aussi inconscient et impitoyable que mon collègue. On y trouve aussi des gens honnêtes, qui font leur boulot consciencieusement. Restez conscients, simplement, de ce que la moindre imprécision ou information équivoque pourra être retenue contre vous par des idiots mal embouchés. Pour celles et ceux dont les dossiers ne seront pas reçus à la qualification, sachez également que cela ne diminue en rien votre valeur personnelle. C'est juste que le système donne parfois une large place à l'arbitraire et à la magouille politicienne et trop peu d'espace à la créativité et à la véritable originalité. Nous sommes heureusement quelques-uns à vouloir faire changer les choses et à essayer d'empêcher les gros crétins de faire trop de dégâts...
19:57 Publié dans Enseignement Supérieur | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : universite, enseignement superieur, education, concours

Commentaires
Merci d'avoir relaté ce fait anecdotique, mais surtout très original, je n'avais jamais eu echo de ce genre de situation jusqu' cette lecture...
Ecrit par : jugar tarot | 11.11.2009
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