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31.01.2007

Théorème n°3: endogamie du service public

L'auto-reproduction, ou endogamie, est une propriété des oligarchies. Elle en est non seulement la conséquence, mais une condition nécessaire.

Une oligarchie est obligée de produire ses propres élites, sinon elle ne pourra pas se maintenir. Lorsque les élites n'ont pas les moyens (matériels, financiers) de se reproduire elles-mêmes, elles procèdent par sélection; sélection au niveau de l'embauche ("recrutement" en langage de fonctionnaire) ou de la progression de carrière ("promotion" dans la langue du service public Français). Le principe est de choisir, parmi la matière première disponible (les candidats au recrutement ou à la promotion), la substance la plus conforme aux attentes du système.

Les critères de sélection sont bien entendu définis par les élites. Celles-ci étant responsables de la structure du système, elles définiront tout naturellement des critères qui cadrent avec leur propre profil. Les candidats recrutés ou promus seront donc ceux qui seront les plus semblables aux "chefs" en place.

Que l'on ne se méprenne pas: ce processus n'est pas conscient; les élites sont sincèrement convaincues que leur profil est le meilleur possible. Et dans un sens, c'est vrai, puisqu'elles ont été recrutées selon des règles établies expressément pour elles.

 

Exemple: le recrutement des universitaires. Pour être recruté comme maître de conférences ou professeur d'université, il faut franchir plusieurs étapes:

  1. obtenir un diplôme (doctorat ou habilitation)
  2. se faire qualifier aux fonctions visées
  3. se faire recruter

L'étape de qualification est très spécifique à la France, pays centralisé par excellence. Les futurs candidats ne le savent pas toujours, mais une fois votre doctorat obtenu, vous n'avez pas le droit de poser directement votre candidature à un poste d'enseignant-chercheur dans une université si vous n'avez pas obtenu ce petit machin qui s'appelle "la qualification". Jusqu'à il y a quelques années, on ne vous l'expliquait absoument pas sur le site de l'Education nationale; à présent, on a fait un peu plus de progrès sur la transparence (1 paragraphe succint sur "recrutement").

La qualification consiste à envoyer votre dossier à un organisme, appelé le Conseil National des Universités (CNU), constitué de personnes nommées pour partie et pour partie élues, qui va statuer au niveau national sur votre capacité à candidater sur des postes d'enseignant-chercheur qui seront éventuellement disponibles à l'avenir. Autrement dit, le CNU opère un premier filtrage des candidatures. L'objectif avoué est de garantir la qualité au niveau national des futurs candidats aux postes universitaires (c'est d'ailleurs vrai); mais un des effects est également d'exercer un premier pouvoir de sélection au niveau des candidats potentiels.

Le CNU est composé de "sections", qui regroupent les gens par disciplines; c'est logique, on ne va pas faire statuer un prof de droit sur le dossier d'un physicien nucléaire. Les critères de sélection sont cependant extrêmement variables selon les sections. Certaines vont privilégier le cursus de recherche; d'autre le cursus administratif, d'autres enfin l'expérience d'enseignement.

Mais une chose est sûre: bien qu'il existe des critères "officiels", à moins de connaître quelqu'un qui fait partie de ces sections, vous êtes rarement mis au courant des critères officieux, qui varient d'ailleurs tous les 4 ans avec le renouvellement des membres des sections.

Autrement dit:

  • si vous êtes thésard ou en poste dans une université ou dans un labo dont des personnes siègent au CNU, c'est plutôt bien pour vous;
  • si vous êtes assez malin pour mettre dans votre jury de thèse ou d'habilitation un ou plusieurs membres d'une section du CNU, vous mettez pas mal de chances de votre côté. En effet, on voit mal des gens qui ont fait partie d'un jury de thèse et vous ont donné votre diplôme se désavouer au moment où siège la commission...
  • si vous ne connaissez personne nulle part, votre dossier ferait aussi bien d'être bon!
  • si vous travaillez dans le privé, ou à l'étranger, il y a de grandes chances que vous n'ayez jamais entendu parler du processus de qualification. Alors là, vous êtes mal!

Ensuite, le recrutement. En supposant que vous ayez obtenu votre qualification, il va falloir être recruté. Vous ne pouvez être recruté que sur un poste qui a été "ouvert au recrutement" - dans la fonction publique la candidature spontanée n'existe pas. Et là, deux solutions:

  • soit il n'y a personne déjà en poste dans le labo où vous postulez, et qui ait envie de l'emploi que vous briguez; dans ce cas, on peut espérer que la sélection se fera sur le "meilleur" dossier; 
  • soit il y a un "candidat local", c'est-à-dire un type en poste dans le labo et/ou le département d'enseignement auquel vous postulez, et qui veut lui aussi l'emploi que vous briguez; alors, il faudra être très bon ou que le type en question soit vraiment naze pour vous faire recruter.

Dans tous les cas, tous les arguments peuvent être utilisés pour vous éliminer. Par exemple, on trouve de plus en plus de candidats venant du privé. Sachant que ces personnes vont en général perdre 1/3 de leur salaire en entrant dans l'enseignement (c'était mon cas!), on ne peut pas vraiment douter de leur motivation quand elles postulent sur un emploi d'enseignant! Eh bien, le prétexte le plus souvent invoqué est: "on le rejette car il n'a pas d'expérience d'enseignement". Ceux qui ont travaillé dans le privé savent cependant très bien que vous n'avez très souvent ni le temps, ni l'opportunité d'aller donner des cours à la fac.

Je faisais un jour cette remarque à un collègue chargé du recrutement, qui m'a répondu avec une mauvaise foi délicieuse: "tant pis pour eux, ils n'ont qu'à écrire une phrase dans leurs CV comme quoi l'enseignement les intéresse, mais qu'ils n'ont pas eu l'occasion d'en faire! S'ils n'écrivent pas ça, je ne peux rien pour eux!"

A ton avis, pauvre crétin, ils auraient posé leur candidature à un poste d'enseignant si l'enseignement ne les intéressait pas?

 

D'où le

 

Théorème Fondamental n°3 : "Il vaut mieux démarrer de l'intérieur du système, que hors du système".

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